Interview: La médiation africaine en Libye commence à donner des fruits, les Libyens adhèrent de plus en plus à l’idée d’une réconciliation nationale (Jean-Claude Gakosso) 

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Ministre Gakosso, chef de la diplomatie congolaise.

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Addis-Abeba (© 2023 Afriquinfos)- Jean-Claude Gakosso, Ministre des Affaires Étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger (République du Congo) a accordé à «Afriquinfos», à Addis-Abeba ce 19 février 2023, une interview centrée autour des priorités de l’action diplomatique du Congo en Afrique centrale, sur le reste du continent africain et dans le monde. Il s’y est attardé surtout le Rapport d’étape présenté par le Comité de Haut Niveau de l’Union Africaine sur la Libye devant la Conférence des Chefs d’États et de Gouvernements de l’UA en terre éthiopienne.

 

Afriquinfos: Monsieur le Ministre, vous êtes le Représentant personnel du Chef de l’État congolais, qui est lui-même Président du Comité de Haut Niveau de l’Union Africaine sur la Libye et qui vient de présenter son rapport d’étape devant la Conférence des Chefs d’États et de Gouvernements de l’Union Africaine. Pouvez-vous nous donner un aperçu des conclusions de ce rapport ?

Jean-Claude Gakosso (JCG) : Le rapport présenté par le Président Denis Sassou N’Guesso à ses pairs Chefs d’Etat et adopté par eux, le 17 février dernier, ici à Addis-Abeba, dit très clairement que la médiation africaine en Libye, très laborieuse depuis le début – et pour cause ! – commence enfin à donner des fruits. Les Libyens adhèrent de plus en plus à l’idée d’une réconciliation nationale, préalable à ces élections générales qui ne peuvent pas être indéfiniment différées. Un assez large consensus s’est formé autour de l’initiative portée par le Président Denis Sassou N’Guesso d’organiser au cours de cette année 2023 une conférence sans exclusive, au cours de laquelle les Libyens videront littéralement leur sac, les yeux dans les yeux, apprendront aussi à se pardonner et traceront les perspectives du nouveau pays qu’ils lègueront à leurs enfants et petits-enfants.

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Afriquinfos: Comment ces conclusions ont-elles pu ou pourront-elles nourrir les efforts de médiation pour la paix en Libye, réalisés par l’Union Africaine représentée par le Président Sassou N’Guesso et vous-même ?

JCG : Le Comité de Haut Niveau travaille à l’élargissement de notre équipe à des personnalités expérimentées et crédibles, afin d’assurer la représentation de tous les États membres au sein de la structure opérationnelle que je conduis sur le terrain depuis quelques mois. Le renforcement de l’équipe africaine sur le terrain doit inclure l’octroi de moyens financiers conséquents, car jusqu’ici et sur instruction du Président Denis Sassou N’Guesso, la République du Congo est seule à porter le fardeau financier qu’induit son engagement au nom de l’Afrique. Notre pays a jusqu’ici supporté seul tous les frais de mission, tous les émoluments et toutes les autres charges qui ont rendu possibles nos missions à l’intérieur de la Libye. Ici, à Addis Abeba, le Comité s’est dit résolu à apporter un appui plus ferme et s’est engagé à apporter un soutien multiforme, matériel et financier notamment, à notre mission.

Afriquinfos: Quel rôle le Congo a-t-il joué dans cette médiation pour la paix en Libye ? Quid de l’Union africaine?

JCG : A l’évidence, le Congo a joué un rôle essentiel. Mais il l’a toujours fait en harmonie avec la Présidence de la Commission de l’Union Africaine. Je me permets tout de même de rappeler que c’est au Sommet de l’Union Africaine, tenu en novembre 2016 – cela fait aujourd’hui sept ans – que le Président Denis Sassou N’Guesso avait été désigné par ses pairs pour diriger le Comité de Haut Niveau de l’Union Africaine sur la Libye, un organe qui avait été créé en 2011, au moment où la Libye, comme contaminée par ses deux voisins de l’Est et de l’Ouest, entrait à son tour dans ce que certains historiens ont désigné par «Printemps arabe».

Depuis, le Président Sassou N’Guesso travaille sans compter pour obtenir l’apaisement dans ce pays, pour obtenir l’organisation des élections et la sortie définitive de la crise. Depuis 2017, le Président Sassou N’Guesso a été de tous les rendez-vous sur le dossier libyen : à Brazzaville, à Addis-Abeba, à Paris, à Berlin, au Caire. Il s’agit d’un engagement panafricain sincère et sans calcul. Un engagement accompli avec abnégation, malgré les tentatives incompréhensibles de certaines puissances de tenir l’Afrique à l’écart de ce dossier… Pourtant africain à tous égards !

Afriquinfos: Comment êtes-vous parvenu à établir une relation de confiance avec les parties en conflit en Libye pour faciliter le processus de paix ? Quels ont été les obstacles rencontrés sur le terrain lors des négociations pour la paix en Libye et comment les parties concernées les ont-elles surmontées?

JCG : Le premier obstacle est venu paradoxalement de la part de certaines autorités libyennes en charge de la réconciliation. Certaines de ces autorités n’étaient pas loin de considérer notre action comme une « intrusion abrupte » venue empiéter sur leurs prérogatives. Mais, cela a vite été surmonté. Tirant avantage sur nos expériences personnelles, nous avons su user d’arguments positifs et d’attitudes conciliantes, pour leur enlever cette idée de la tête, une idée étrangère à la philosophie de l’UA dans ce genre de dossiers. Nous avons réussi à convaincre ces autorités de ce que nous n’étions là que pour la Libye, qu’avec ses fils et ses filles, jamais contre eux.

Ce ne fut pas simple, mais, à force de persévérance, nous avons obtenu gain de cause. Au fur et à mesure que le travail avançait, et au regard de notre constance dans le plaidoyer en faveur d’une Libye unie et de notre opiniâtreté dans le projet de réconciliation, ces autorités ont fini par se persuader de la noblesse de notre démarche et nous ont totalement fait confiance. Et, ce modus vivendi a bien fonctionné jusqu’à la clôture des travaux de la réunion préparatoire qui s’est tenue en janvier dernier. Aujourd’hui, la plupart des Libyens sont convaincus de l’efficacité de notre intervention. A l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud, notre palmarès et notre entregent ont été particulièrement décisifs dans la mobilisation des forces vives venues prendre part à la réunion de janvier 2023.

Afriquinfos: Quels sont les enjeux fondamentaux sur lesquels les parties doivent se mettre d’accord pour pouvoir avancer activement vers la résolution de la crise?

JCG : Il est essentiel que le cessez-le-feu soit préservé. Il est également essentiel que les Libyens s’approprient tous la démarche de réconciliation portée par l’Afrique. L’Afrique n’a pas d’agenda caché dans ce dossier. Bien évidemment, il est crucial que soit maintenu le consensus sur l’inclusivité de toutes les forces politiques et sociales du pays, quelles qu’elles soient, ce, en vue de la conférence de réconciliation et des élections à venir.

Afriquinfos: Comment travaillez-vous avec les autres acteurs régionaux et internationaux pour soutenir le processus de paix en Libye ? Êtes-vous appuyés par des pays de la sous-région?

JCG : Le dossier libyen a une envergure internationale évidente. On le voit aux effets ravageurs des agissements djihadistes dans le Sahel et à la montée exponentielle de l’immigration illégale depuis les côtes libyennes vers le sud de l’Europe. Depuis le début de notre entreprise, nous travaillons main dans la main avec les Nations Unies et tous les membres permanents du Conseil de sécurité de cette organisation.

Nous collaborons franchement avec tous les pays voisins de la Libye, avec les organisations et puissances régionales, notamment avec les monarchies du Golfe et autres pays du pourtour méditerranéen dont l’influence sur les acteurs de la scène politique libyenne n’est qu’un secret de polichinelle. Ce faisant, nous plaidons inlassablement pour la fin des ingérences étrangères en Libye et pour le retrait progressif des forces étrangères ainsi que des mercenaires de tout bord.

Afriquinfos: Pouvez-vous nous définir la doctrine de la diplomatie congolaise dans la résolution des conflits en Afrique et comment celle-ci se reflète dans la crise libyenne?

JCG : Vous savez, le Ministre des Affaires étrangères n’a en réalité pas de politique étrangère qui lui soit propre. Il exécute la politique étrangère et la diplomatie telles que conçues et définies par le Président de la République, suite au plébiscite du peuple souverain. C’est notre seule boussole… Le seul credo que j’ai, en partage avec mes collaborateurs.

Au Congo, le bon voisinage est inscrit sur le fronton du temple. Cette vieille tradition diplomatique prescrit un engagement sans faille pour la paix et la concorde avec tous nos voisins. Notre pays peut en même temps se réclamer d’un engagement jamais démenti pour l’intégration régionale et sous-régionale, pour la consolidation de la sécurité en Afrique et dans le monde, pour le raffermissement tous azimuts des liens de coopération, mutuellement avantageux, avec les tous pays étrangers, sans exception aucune. La République du Congo n’a aucun contentieux avec nul pays dans le monde.

Afriquinfos: Quelles sont les leçons que vous avez apprises dans la médiation de conflits en Afrique et comment celles-ci peuvent-elles être appliquées dans d’autres situations de conflit?

JCG : Les situations ne sont jamais les mêmes d’un pays à un autre. En revanche, ce qui est constant, lorsque l’on est impliqué dans une médiation, c’est qu’il faut être sincère et entier, sinon toute votre crédibilité est ruinée et la mission est vouée à l’échec. En outre, il faut être persévérant et résilient face aux écueils, toute médiation étant une course à obstacles. Par-dessus tout, il être patient, car le résultat est rarement à l’entame de l’entreprise.

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