Sur son affiche de campagne, Fredo Penjani Kalua, 37 ans, arbore un élégant costume gris. Mais en meeting, « Fredokiss », populaire rappeur au Malawi, enfile sa veste de jogging rouge et s’adresse à une jeunesse que le personnel politique vieillissant peine à séduire.
Plus de la moitié de la population de ce pays pauvre et enclavé d’Afrique australe a moins de 35 ans et la participation des jeunes aux élections présidentielle et législatives du 16 septembre n’a rien d’acquise. « Les jeunes forment la majorité, nous avons une voix » à faire entendre, explique le rappeur, candidat à un poste de député après une première tentative infructueuse, lors d’un meeting à Blantyre (la grande ville du sud du Malawi).
« Nous sommes ceux qui choisiront le prochain Président » et les députés, renchérit le chanteur, qui fait campagne pour le Mouvement uni de la transformation (UTM, opposition). Si la campagne bat son plein, de nombreux jeunes électeurs interrogés par l’AFP font part de leur désenchantement face aux candidats en lice pour la présidentielle. A commencer par le sortant Lazarus Chakwera, 70 ans, accusé de mauvaise gestion depuis sa victoire en 2020.
Ses principaux rivaux sont deux anciens Présidents: Peter Mutharika (2014-2020), 85 ans, et Joyce Banda (2012-2014), 74 ans. A 51 ans, le candidat du parti UTM du rappeur Fredokiss, l’ancien Gouverneur de la Banque centrale, Dalitso Kabambe, fait figure de novice.
« Ce sont toujours les mêmes têtes avec les mêmes promesses éculées », peste Sandra, une commerçante de 30 ans, dans la capitale Lilongwe. « Je me suis enregistrée en espérant de nouveaux candidats avec de vraies idées, mais personne n’a émergé, alors pourquoi j’irais gâcher mon vote »! Fredokiss, lui, veut croire en la capacité de la jeunesse à bousculer l’ordre établi: « C’est notre pays, notre maison. Il faut que nous le rendions meilleur ».
Près des trois quarts des plus de 21 millions d’habitants du Malawi vivent sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. Des mois d’inflation avoisinant les 30% et d’importantes pénuries de carburant ont placé l’économie moribonde au centre de la campagne de ce pays rural et fortement endetté.
Dans ses chansons, le rappeur critique le népotisme et le tribalisme qui gangrènent selon lui la politique de son pays. Il dénonce aussi le chômage de masse des jeunes. « Les Gouvernements et les politiciens n’apportent pas de solutions aux jeunes: pas d’emplois, d’opportunités de faire du business, pas de vrai espoir », affirme-t-il. « C’est pourquoi nombre d’entre eux sont mécontents ».
Le manque de perspectives économiques et le sentiment de ne pas être entendus ont alimenté d’importants mouvements de contestation portés par la jeunesse au Kenya ou encore au Mozambique.
– « A quoi bon »? –
Quelque 60% des moins de 35 ans avaient glissé leur bulletin dans l’urne lors des élections générales de 2019, quand 80% des électeurs plus âgés s’étaient mobilisés. L’élection présidentielle avait été annulée par la Cour constitutionnelle du pays en raison d' »irrégularités généralisées ». Lazarus Chakwera avait emporté le nouveau scrutin organisé un an plus tard.
Comme d’autres interrogés, Robert Chimtolo, 30 ans, à la tête d’une organisation de promotion des jeunes (Maphunziro), ne se reconnaît pas dans l’offre politique du moment: « Aucun des candidats ne fait sens pour moi, alors à quoi bon prétendre que mon vote aurait du sens »? La question de la faible participation des jeunes dans les élections au Malawi est un problème structurel, selon Charles Kajoloweka, directeur de l’ONG ‘Jeunesse et Société’.
« Les mouvements de jeunes des partis politiques sont souvent désorganisés, sous-financés, et ils manquent de programmes de formation », selon lui. « La politique est devenue un terrain de jeu pour riches, pas une opposition d’idées ». Selon un sondage de l’Afrobarometer réalisé auprès de 1.200 personnes en août 2024, les priorités des jeunes Malawiens sont la création d’emplois (26%), l’éducation (25%) et l’accès au crédit (23%).
Pour le professeur en Sciences politiques Boniface Dulani, de l’Université du Malawi, la jeunesse ne se désintéresse pas des affaires publiques, comme en témoigne sa mobilisation en février 2025 contre la cherté de la vie. « Le problème, c’est plutôt la manière traditionnelle de faire de la politique qui ne passe pas bien auprès de la jeunesse », analyse-t-il. Mais, dans les traces de Fredokiss et de son meeting de Blantyre, Beshah Sionna, 24 ans, veut croire que son vote compte. « Il n’y a rien pour la jeunesse sans la jeunesse », commente-t-elle, défiante.
© Afriquinfos & Agence France-Presse



