Ouattara fait mentir le prophète :  quand le pouvoir bouscule le destin

Et si la prophétie disait vrai, mais que ce n’était pas quinze années calendaires qu’elle annonçait, mais le moment symbolique où le règne cesse d’élever... pour commencer à peser ?

Afriquinfos.com
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Côte d’Ivoire: Alassane Ouattara bel et bien candidat à la présidentielle d'octobre 2025
Alassane Ouattara, président de la République de Côte d'Ivoire.

Il y a des silences qui font plus de bruit qu’un tonnerre. Celui d’un prophète, ce 26 août 2025, alors que le président Alassane Ouattara dépose sa candidature pour un autre mandat, résonne avec le poids d’un oracle renversé. Eugène Premier, -père de Emma Lohoues- qui en janvier 2012 avait annoncé, presque comme une révélation, quinze années de règne, ne dit mot. Il se tait. Et ce mutisme, dans un pays où la parole spirituelle ne relève pas du folklore mais de la matrice de la réalité politique, vaut tout un discours.

Il faut dire que dans l’imaginaire collectif, prophétiser le temps d’un pouvoir, c’est plus que fixer une date. C’est inscrire un règne dans l’ordre cosmique, le relier à un souffle sacré, comme pour lui assigner un début, une durée, et une fin. L’homme devient ainsi dépositaire d’une temporalité qui le dépasse. Et lorsqu’il outrepasse cette temporalité, ce n’est pas seulement la politique qu’il défie. C’est le ciel qu’il interroge.

Mais les temps ont changé. Le chef d’État, en renouvelant son engagement au sommet de l’État, semble vouloir non plus seulement gouverner un pays, mais redéfinir la courbe du destin lui-même. Ce geste, hautement politique, est aussi profondément symbolique. Car si la prophétie se tait, ce n’est peut-être pas parce qu’elle s’est trompée, mais parce qu’elle a été rendue inutile. La prophétie n’est plus l’horloge du pouvoir. C’est le pouvoir qui devient horloger.

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Dans la tradition africaine, le chef ne règne pas uniquement par sa fonction, mais par son insertion dans une architecture invisible, celle du monde des ancêtres, des esprits et des cycles sacrés. Gouverner, c’est alors plus que gérer. C’est garder l’équilibre entre les forces visibles et les mystères. Et c’est précisément là que le geste de Ouattara prend une dimension ambivalente : il peut être vu comme une transgression… ou comme une offrande.

Car il existe une autre lecture possible. Celle d’un homme qui, sentant encore la fragilité des équilibres politiques, choisit de ne pas lâcher la main de la nation tant que le prochain visage ne s’impose pas. Dans une société initiatique, le départ d’un leader ne se fait jamais dans la précipitation. Il obéit à un temps juste, à un moment mûri. Et peut-être, dans cette logique, le mandat qui s’annonce n’est pas un prolongement égoïste, mais une clôture rituelle.

Ce que cette séquence politique met en lumière, au fond, c’est la tension entre la mémoire et la projection. Le peuple ivoirien n’a pas oublié les mots d’Eugène Premier. Même si aujourd’hui, il se tait, sa prophétie flotte encore dans l’air. Et ce peuple, divisé, hésitant, observe. Certains y voient une continuité nécessaire, une ultime mission d’un homme d’État. D’autres y perçoivent la crainte d’une relève, le refus d’un passage de témoin.

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Mais au-delà des lectures partisanes, une interrogation plus profonde s’impose : qu’est-ce que le temps d’un chef ? Et à qui appartient-il ? À l’homme ? À l’histoire ? À Dieu ?

Dans une société où l’on croit encore que le pouvoir est reçu autant qu’il est conquis, cette question n’est pas anodine. Elle redonne à la politique sa densité symbolique. Car dans la pensée africaine, le temps est cyclique. On ne tourne pas simplement les pages : on revient, on referme, on transmet. Et l’homme qui refuse de s’effacer au bon moment, même s’il est fort, commence à s’opposer à l’ordre invisible.

Peut-être qu’en déposant ce dossier de candidature, Ouattara ne cherche pas à contredire le prophète, mais à tenir une dernière veille. Mais encore faut-il qu’il entende que, même dans le silence des dieux, il existe des signes. Et que tout chef, même aimé, même puissant, doit un jour savoir descendre dans l’ombre pour laisser la lumière apparaître ailleurs.

Le vrai pouvoir n’est pas dans la durée. Il est dans l’art de partir.

Et si la prophétie disait vrai, mais que ce n’était pas quinze années calendaires qu’elle annonçait, mais le moment symbolique où le règne cesse d’élever… pour commencer à peser ?

Alors, dans cette lecture plus subtile, le dépassement du mandat ne serait pas un acte politique, mais une rupture cosmique. Une dissonance entre le visible et l’invisible. Et dans ce cas, le silence du prophète devient un avertissement. Pas contre un homme, mais contre un déséquilibre qui guette.

Le peuple, lui, observe. Et le temps, ce juge invisible, finira toujours par dire qui gouvernait pour l’avenir… et qui tentait de retenir un pouvoir déjà passé.

ALEX KIPRE

Editeur, écrivain, journaliste