Cobalt, Uranium et RDC, un cocktail potentiellement explosif

La République démocratique du Congo est un acteur incontournable de la transition énergétique mondiale.

Afriquinfos Editeur
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Un bloc de Minéraux critiques (DR, projetafriquechine.com)
Un bloc de Minéraux critiques (DR, projetafriquechine.com)

Kinshasa (© 2026 Afriquinfos)- La République démocratique du Congo est un acteur incontournable de la transition énergétique mondiale. Premier producteur de cobalt, le pays fournit une matière essentielle à la fabrication des batteries, des véhicules électriques et de nombreux équipements électroniques. Mais, derrière cette position stratégique se dessine aujourd’hui une question autrement plus sensible: certains minerais exportés depuis le Katanga pourraient-ils également contenir des quantités significatives d’uranium non déclarées?

L’existence d’uranium au Katanga n’est pas une découverte récente. Les plus férus d’histoire se souviennent que c’est celui-là même qui a servi aux USA à confectionner les bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki. C’est son commerce et son trafic qui sont en revanche devenus préoccupants.

Une enquête du ‘Financial Times’ et de ‘Lighthouse Reports’, adossée à une étude publiée dans ‘Nature Communications’, estime qu’entre 2.000 et 5.000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC, entre 2000 et 2024. L’hypothèse avancée n’est pas celle d’un trafic nucléaire organisé. Elle révèle plutôt une faiblesse structurelle des mécanismes de contrôle, de traçabilité et de certification des minerais exportés par la RDC.

Cette situation s’explique d’abord par la géologie particulière de la Copperbelt, cette vaste zone minière qui traverse le sud de la RDC et une partie de la Zambie. Le cuivre, le cobalt et l’uranium peuvent y être présents dans les mêmes formations rocheuses.

Lors du traitement industriel du minerai, notamment par des procédés hydro-métallurgiques, l’uranium n’est pas toujours isolé. Il peut rester mêlé au cobalt voire être progressivement concentré dans les produits intermédiaires destinés à l’exportation.

Or, la majeure partie du cobalt congolais quitte le pays sous forme d’hydroxyde, avant d’être raffinée à l’étranger. Une proportion importante est dirigée vers des unités industrielles chinoises, la Chine occupant une place dominante dans les activités mondiales de raffinage.

Une fois les cargaisons sorties du territoire congolais, leur composition exacte, leur traitement et la destination des éventuels sous-produits deviennent difficiles à retracer. Ainsi, moins de 10% de ces quantités auraient été publiquement déclarées et placées sous des mécanismes internationaux de garanties. Entre 1.000 et 4.000 tonnes supplémentaires auraient été rejetées dans des résidus miniers potentiellement instables au Katanga.

Le problème ne réside donc pas nécessairement dans la dangerosité immédiate de ces exportations. L’uranium naturel ne peut pas être directement utilisé pour fabriquer une arme nucléaire. Sa transformation exige des installations sophistiquées, des capacités d’enrichissement et un programme industriel de grande ampleur. En revanche, l’absence de déclaration et de comptabilisation d’une matière nucléaire constitue une vulnérabilité sérieuse dans les dispositifs internationaux de non-prolifération.

Dès lors qu’un matériau sensible circule comme simple impureté d’un produit non nucléaire, il risque d’échapper aux mécanismes de surveillance jusqu’à son arrivée dans une raffinerie étrangère. À ce stade, il peut éventuellement être séparé, stocké, déclaré ou revendu. Des précédents industriels comme celui de Kokkola en Finlande montrent d’ailleurs que l’uranium présent dans des produits cobaltifères peut être récupéré au cours du raffinage.

Pour les partenaires occidentaux de la RDC, et en particulier les États-Unis, cette incertitude constitue un facteur de préoccupation. Aucun élément public ne permet d’affirmer que l’uranium provenant du cobalt congolais aurait alimenté les programmes nucléaires de pays sanctionnés. Comme l’Iran ou la Corée du Nord.

Une telle accusation serait infondée. Mais la seule possibilité qu’une matière non comptabilisée soit récupérée, revendue ou transférée par des intermédiaires fragilise l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Les conséquences pourraient être moins spectaculaires qu’un scandale diplomatique, mais tout aussi dommageables pour l’économie congolaise. Les banques, les assureurs, les transporteurs et les acheteurs internationaux pourraient exiger des contrôles radiologiques renforcés.

Les procédures d’exportation deviendraient plus longues et plus coûteuses. En 2018 déjà, l’entreprise minière Kamoto avait vu ses exportations suspendues plusieurs semaines pour cause de présence importante d’uranium dans l’hydroxyde de cobalt produit.

RDC, mines et gouvernance holistique

Cette affaire soulève également une question de gouvernance intérieure. Félix Tshisekedi ne peut évidemment être tenu responsable des exportations réalisées avant son arrivée au pouvoir en janvier 2019. Son Administration doit cependant répondre de la persistance des défaillances constatées depuis lors.

Après plusieurs années de Présidence, l’État congolais semble encore incapable de mesurer précisément les quantités d’uranium présentes dans les minerais, les concentrés, les remblais et les résidus produits dans les principales zones minières.

Cette faiblesse entre directement en contradiction avec le discours officiel sur la souveraineté minière. Les autorités congolaises affirment vouloir mieux contrôler les ressources stratégiques, rééquilibrer les contrats avec les opérateurs étrangers et augmenter les revenus revenant à l’État.

Mais la souveraineté ne consiste pas seulement à renégocier les bénéfices financiers d’un projet. Elle suppose aussi de savoir ce qui est extrait, transformé, transporté et exporté.

Les interrogations sont renforcées par les controverses entourant l’exploitation des remblais miniers dans le Haut-Katanga et le Lualaba. Longtemps considérés comme des déchets ou des matériaux sans valeur, ces amas peuvent encore contenir des concentrations exploitables de cuivre et de cobalt. Leur rentabilité dépend notamment de leur volume, de leur composition et des données géologiques détenues par les entreprises minières.

Des plaintes déposées en Belgique évoquent de possibles détournements d’informations, des conflits d’intérêts et l’intervention de sociétés associées à des membres ou à des proches de la famille présidentielle. À ce stade, ces accusations ne sont pas judiciairement établies et toutes les personnes mises en cause doivent bénéficier de la présomption d’innocence.

Aucun élément ne permet non plus d’affirmer qu’elles seraient impliquées dans des exportations d’uranium. Le rapprochement entre les deux dossiers demeure néanmoins pertinent sur le plan institutionnel. Si des remblais sont extraits, transportés ou vendus en dehors des procédures ordinaires de contrôle, la faiblesse ne concerne pas uniquement la fiscalité ou la propriété des actifs. Elle peut également empêcher l’État d’identifier la composition radiologique des matériaux concernés.

Au-delà de la seule question de l’uranium, le dossier met en lumière une faiblesse fondamentale de l’État congolais : son incapacité à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur de ses propres ressources.

Tant que Kinshasa ne pourra pas déterminer avec certitude la nature des produits qui quittent son territoire, leur destination et les intérêts qui en bénéficient, la souveraineté minière restera davantage un slogan politique qu’une réalité industrielle.

L’affaire du cobalt contaminé pourrait ainsi devenir un test décisif pour le pouvoir congolais. En organisant une enquête transparente et des contrôles crédibles, le Gouvernement démontrerait qu’il est capable de protéger à la fois les intérêts économiques du pays et les exigences internationales de sécurité.

En choisissant l’opacité, il alimenterait au contraire le soupçon que les failles de gouvernance minière ne sont pas des accidents, mais les éléments constitutifs d’un système. Opaque.

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