Les opérations d’influence du groupe paramilitaire russe Wagner en Afrique n’ont pas disparu avec son fondateur Evgueni Prigojine: elles ont été reprises en main par le SVR (Service de renseignements extérieur russe), selon une enquête de plusieurs médias basée sur une vaste fuite de documents.

Octobre 2025. La rédactrice en chef du média panafricain ‘The Continent’ reçoit un mail anonyme. Plans stratégiques, biographies de collaborateurs, rapports opérationnels, documents comptables, bilans de campagnes de désinformation… Au total, près de 1.500 pages de documents internes russes offrent une plongée saisissante dans le réseau d’influence hérité de l’ère Wagner en Afrique. Une enquête à laquelle ont participé Forbidden Stories, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy et iStories, a permis d’authentifier ces documents et sera publiée en plusieurs volets ces prochaines semaines.
Longtemps, le SVR a apporté un soutien à Africa Politology – ou « La Compagnie », comme se désigne la branche influence de la société de sécurité privée Wagner. Après la mort d’Evgueni Prigojine – qui avait défié l’autorité de Moscou – dans un crash d’avion en août 2023, « le transfert de contrôle s’opère pleinement » au profit du Renseignement extérieur russe, et ce dès les mois qui suivent, écrivent les auteurs.
Le réseau, qui vise à étendre l’influence russe et à contrer celle des pays occidentaux, s’étoffe durant l’année 2024. Une centaine de « spin doctors » russes, experts des relations publiques et des réseaux sociaux, sillonnent le continent africain en lien avec la Direction de l’organisation, basée à Saint-Pétersbourg (nord-ouest de la Russie). « Ces opérations mêlent influence politique, désinformation et relations étroites avec les services de sécurité, dépassant largement les pratiques habituelles du secteur« , selon les enquêteurs.
La feuille de route stratégique n’est pas nouvelle: renforcer les perceptions d’un « Occident néocolonial », s’adjoindre de nouveaux alliés lors des votes dans les cénacles onusiens, obtenir l’accès à de nouveaux marchés pour les ressources minières, agricoles et l’armement…
– « Succès mitigés » –
L’implication quasi systématique du SVR, en revanche, l’est davantage. « Au Mali, le SVR est chargé de fournir des renseignements (…) concernant les plans militaires et politiques de la France et des États-Unis au Sahel« , affirment les auteurs de l’enquête. « Il a également pour mission d’apporter un soutien diplomatique à la création d’une nouvelle union militaro-politique regroupant le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la République de Guinée« , poursuivent-ils. Cette stratégie « prend une dimension concrète avec la création, en septembre 2023, de l’Alliance des États du Sahel (AES)« , qui regroupe le Mali, le Niger et le Burkina.
Ces trois pays, dirigés par des Transitions militaires arrivées au pouvoir entre 2020 et 2023 par des coups d’État, ont en commun, outre leur rapprochement avec la Russie, d’avoir chassé la France. La naissance de l’AES est un séisme qui, à l’échelle régionale, consacre aussi une forme de rupture avec leurs voisins ouest-africains réunis au sein de la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest).
« Dans de nombreux pays, le SVR est chargé de faciliter le développement des relations commerciales et de promouvoir les intérêts russes« , mais son rôle peut aussi être « plus offensif« , comme lorsque les Services russes envisagent un coup d’État au Sénégal qui, dans ce cas, ne s’est pas concrétisé. Cette reprise en main de la branche « influence » se fait parallèlement à celle du dispositif paramilitaire de Wagner, qui, lui, a été récupéré par une nouvelle structure pilotée par le ministère russe de la Défense et le GRU (Renseignement militaire russe), l’Africa Corps, dont les hommes sont présents au Mali, au Burkina Faso ou encore en Libye.
Pour Lou Osborn, co-autrice de l’enquête, « la création de l’AES est sans doute leur plus gros succès politique« , notamment parce ce sont des pays « très instables, vulnérables » sur les plans plans économique et sécuritaire, en proie aux attaques jihadistes et à des conflits communautaires.
Mais à l’échelle du continent, Moscou a dépensé pour ses réseaux d’influence « énormément d’efforts et un budget colossal pour des succès mitigés« , surtout en zone anglophone, estime-t-elle. Les journalistes ont identifié un réseau de sociétés qui permet de retracer des flux financiers entre le SVR et « La Compagnie ». Le budget de cette stratégie d’influence, de janvier à octobre 2024, s’élevait selon leur calculs à près de 7,3 millions de dollars – soit environ 750.000 dollars par mois.
© Afriquinfos & Agence France-Presse



