OIF, Sahel: Quelle est exactement la politique africaine de Jean-Noël Barrot?

Soutenir Juliana Lumumba n’équivaudrait pas à vouloir imposer Juliana Lumumba !

Afriquinfos Editeur
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Juliana Lumumba dans la dernière ligne droite de sa course vers le poste de SG de l'OIF
Juliana LUMUMBA

Kinshasa (© 2026 Afriquinfos)- Nommé au Quai d’Orsay en septembre 2024, Jean-Noël Barrot n’a évidemment pas créé la crise des relations entre la France et l’Afrique. Lorsqu’il prend ses fonctions, Paris a déjà quitté le Mali (fin 2022), le Burkina Faso et le Niger (en 2023), le ressentiment contre l’ancienne puissance coloniale s’est installé dans une partie du Sahel et la concurrence russe, chinoise, turque ou émiratie ne relève plus de l’épiphénomène. Le ministre a donc hérité d’une situation profondément dégradée. Mais, près de deux ans plus tard, une question demeure : quelle est exactement sa politique africaine ?

Car le problème du bilan Barrot n’est pas celui de l’activité. Le ministre voyage, reçoit, dialogue et tente de réparer. Le problème est celui de la lisibilité. On distingue des initiatives, beaucoup moins une doctrine.

Le ministre d’un reflux qu’il n’a pas provoqué, mais qu’il n’a pas encore inverse

Les premiers mois de son exercice ministériel ont accompagné une nouvelle contraction spectaculaire du dispositif français. En novembre 2024, le Tchad, longtemps considéré comme l’un des plus solides partenaires militaires de Paris en Afrique, dénonce son accord de coopération de défense avec la France, à l’instant même où décolle l’avion ramenant le ministre Barrot vers Paris.

Les derniers militaires français quittent N’Djamena en janvier 2025. Dans le même temps, la Côte d’Ivoire organise la rétrocession de la base de Port-Bouët et réduit fortement la présence militaire française ; le Sénégal engage à son tour le départ des Forces françaises, bien que celui-ci soit en fait issu d’une décision commune actée depuis 2010.

Au-delà de la symbolique tchadienne, il serait intellectuellement malhonnête d’en rendre Jean-Noël Barrot personnellement responsable. Ces ruptures plongent leurs racines dans plus de quinze années d’usure politique française en Afrique et relèvent largement du domaine présidentiel et militaire. Mais un ministre des Affaires étrangères se juge aussi à sa capacité à donner un sens stratégique aux événements qu’il ne maîtrise pas. Or, Paris paraît encore davantage administrer la fin d’un système qu’en avoir clairement défini le suivant.

La nouvelle doctrine française affirme désormais qu’elle ne cherche plus des «pré-carrés», qu’elle veut diversifier ses partenariats et traiter les États africains comme des partenaires souverains. C’est précisément l’esprit du «Sommet Africa Forward» organisé à Nairobi (Kenya) en mai 2026, vitrine d’une France voulant s’adresser à l’ensemble du continent et pas uniquement à son ancien espace colonial.

Jean-Noël Barrot a également obtenu des résultats diplomatiques réels : restauration complète des relations avec la République centrafricaine en mars 2026, approfondissement spectaculaire du rapprochement avec le Maroc, dialogue stratégique avec la Commission de l’Union Africaine, densification de la relation avec le Kenya. Mais, additionner des relations bilatérales réchauffées ne constitue pas encore une stratégie continentale.

Les mots de la puissance, les moyens du retrait

La contradiction la plus profonde de la diplomatie Barrot se trouve peut-être là. Le ministre défend avec raison l’aide au développement comme un instrument de puissance et d’influence française. Devant l’Assemblée nationale, le 17 juin 2026, il la qualifie lui-même d’«instrument majeur de l’influence de la France dans le monde». Dans le même temps, cet instrument est massivement amputé.

Les crédits de paiement de la mission «Aide publique au développement» pour 2026 sont passés à environ 3,67 milliards d’euros, soit une baisse de 16% par rapport à 2025. La Commission des finances de l’Assemblée relevait qu’en deux ans, depuis l’exécution 2023, la mission avait perdu environ 40% de ses crédits de paiement.

Cette contradiction budgétaire est politiquement redoutable. La France explique aux Gouvernements africains qu’elle veut passer de la logique d’assistance à celle de l’investissement et du partenariat — évolution souhaitable — mais réduit simultanément certains des outils qui lui permettent précisément de construire des relations de long terme.

Le cas de la Francophonie est encore plus révélateur. La contribution française à l’Agence universitaire de la Francophonie est passée de 22 millions d’euros en 2024 à 13 millions en 2025, et devrait avoisiner 8 millions en 2026, soit une contraction d’environ 64% en deux ans, selon une question parlementaire adressée au Gouvernement.

Il devient alors difficile de dénoncer la contraction de l’influence française tout en réduisant les moyens de ceux qui la fabriquent.

 Le risque d’une diplomatie confondant communication et rapport de forces

Autre faiblesse : un optimisme parfois difficile à raccorder aux réalités géopolitiques. En mai 2026, Jean-Noël Barrot affirmait au Monde que la Russie avait été «largement battue» en Afrique. L’affirmation peut se défendre si l’on compare les volumes d’investissements, d’échanges ou d’aide au développement de la Russie avec ceux de la France et de l’Union européenne. Moscou demeure économiquement un acteur relativement modeste du continent.

Mais l’influence ne se mesure pas uniquement en milliards d’euros. La Russie reste militairement implantée en Centrafrique, au Mali et au Niger et poursuit ses coopérations sécuritaires au Burkina Faso. En 2026 encore, l’Africa Corps russe demeure profondément engagé au Mali.

Plus récemment, le rapprochement sécuritaire entre Lomé et Moscou est devenu suffisamment concret pour que la présence russe au Togo soit désormais observée avec attention. La Russie peut donc être économiquement faible tout en étant politiquement influente. Ne pas distinguer les deux revient précisément à mal comprendre ce qui est arrivé à la France au Sahel : l’influence n’est pas la somme des crédits engagés ; c’est la capacité à peser sur les choix d’un partenaire.

Sur la RDC, une position plus nette, mais jusqu’où ?

Il faut en revanche reconnaître à Jean-Noël Barrot une évolution importante sur la crise des Grands Lacs. Après la prise de Goma par le M23 début 2025, le ministre s’est rendu à Kinshasa puis à Kigali. La France a explicitement condamné l’offensive du M23, reconnu le soutien actif du Rwanda au mouvement rebelle et demandé le retrait des troupes rwandaises du territoire congolais.

Paris a ensuite poursuivi son engagement, notamment par la «Conférence internationale consacrée aux Grands Lacs» organisée en octobre 2025. Cette clarification était nécessaire. Elle pose aujourd’hui une question autrement plus politique : la France est-elle disposée à tirer les conséquences de sa propre analyse lorsqu’il s’agit de la Francophonie ?

L’élection de l’OIF ou l’étrange silence français

Le 16 novembre prochain, à Phnom Penh (Cambodge), les 53 États et Gouvernements membres de plein droit de l’OIF devront choisir la personne qui dirigera l’organisation pour la période 2027-2030. Quatre candidatures ont été présentées : celle de la SG (Secrétaire Générale) sortante Louise Mushikiwabo (portée par le Rwanda), celles de Dacian Cioloș pour la Roumanie, de Dr Coumba Ba pour la Mauritanie et de Juliana Amato Lumumba pour la République démocratique du Congo. Une procédure inédite d’audition des candidats s’est déjà tenue à Paris le 30 juin 2026.

Or, au 21 août 2026, aucune préférence publique et formelle de la France en faveur de l’un des quatre candidats n’apparaît dans les prises de position officielles françaises.

La prudence diplomatique peut s’expliquer. Le Secrétaire Général est recherché d’abord par consensus et Paris veut légitimement éviter de donner l’impression que l’OIF demeure une organisation dont la France choisirait le dirigeant. Cependant, cette discrétion tranche singulièrement avec 2018.

À l’époque, Emmanuel Macron n’avait nullement hésité à soutenir publiquement Louise Mushikiwabo. La justification officielle était d’ailleurs particulièrement claire : la France estimait alors que le «centre de gravité de la Francophonie» se situait en Afrique et qu’après un mandat venu du Nord, il était logique de promouvoir une personnalité du Sud, particulièrement africaine. Le soutien français, combiné à celui de l’Union Africaine, avait pesé lourd dans l’élection de la candidate rwandaise. Pourquoi ce qui était légitime en 2018 deviendrait-il embarrassant en 2026 ?

Juliana Lumumba : un choix que Paris devrait au moins assumer d’envisager

Il existe au contraire de solides arguments pour que la France soutienne cette fois la candidature de Juliana Amato Lumumba. D’abord, parce que l’argument utilisé par Paris en 2018 reste valable : le centre de gravité démographique de la Francophonie se trouve désormais en Afrique. Dans cet ensemble, la République démocratique du Congo occupe une place incomparable par son poids démographique, son territoire, son potentiel économique et le nombre de francophones qu’elle rassemble.

Ensuite parce qu’après huit années de direction de Louise Mushikiwabo, l’alternance n’aurait rien d’incongru. La réglementation de l’OIF autorise juridiquement le renouvellement du mandat et n’interdit pas explicitement une nouvelle candidature de la Rwandaise, mais aucune organisation internationale ne saurait faire de la reconduction de son dirigeant une règle politique.

Enfin, parce que la candidature congolaise permettrait de sortir précisément du face-à-face franco-rwandais qui avait pollué le renouvellement de 2022. Ancienne ministre de la Culture, dotée d’une expérience panafricaine, Juliana A. Lumumba défend notamment une «Académie francophone de la paix», la formation numérique de la jeunesse et une Francophonie qu’elle veut davantage tournée vers les peuples.

Son programme a d’ailleurs été présenté officiellement aux autorités françaises à Paris en mai 2026. La soutenir ne devrait surtout pas être présenté comme une sanction contre Kigali. Faire de cette élection une revanche congolaise contre le Rwanda serait une erreur et transformerait l’OIF en théâtre secondaire du conflit des Grands Lacs !

Le raisonnement devrait être inverse : après deux mandats, l’organisation a besoin d’alternance ; son avenir est africain ; la RDC constitue l’un des principaux foyers démographiques de la langue française ; et Juliana A. Lumumba présente une candidature politiquement et symboliquement crédible pour incarner cette nouvelle étape.

Il existe surtout une cohérence avec la position française sur la souveraineté congolaise. Paris ne peut condamner avec force l’intervention rwandaise en RDC, affirmer vouloir reconstruire une relation politique forte avec Kinshasa, puis considérer que la compétition entre une candidate congolaise et une ancienne ministre rwandaise relèverait soudain d’une indifférence absolue.

 Le paradoxe Barrot

La France demeure pourtant le premier contributeur aux budgets de l’OIF et de ses opérateurs. Elle accueille le siège de l’organisation à Paris. Jusqu’au Sommet de Phnom Penh, elle exerce en outre la présidence issue du XIXe Sommet qu’elle avait accueilli en 2024. Autrement dit, elle possède encore une influence considérable dans l’espace francophone.

Le paradoxe de Jean-Noël Barrot est peut-être là. Son discours affirme que la France n’est pas en retrait d’Afrique. Ses déplacements démontrent une réelle volonté de reconstruction. Sa politique à l’égard du Maroc, de la Centrafrique, du Kenya ou de la RDC montre qu’un repositionnement est possible.

Mais une puissance ne se définit pas seulement par les relations qu’elle entretient. Elle se définit par les choix qu’elle est capable d’assumer. À force de vouloir démontrer que la France ne décide plus à la place des Africains — ce qui est évidemment souhaitable — Paris risque parfois de tomber dans l’excès inverse : ne plus dire ce qu’elle souhaite elle-même.

Soutenir Juliana Lumumba n’équivaudrait pas à vouloir imposer Juliana Lumumba ! Ce serait simplement exercer normalement une préférence diplomatique, comme la France l’a fait en 2018, en la justifiant publiquement par une vision de l’avenir de la Francophonie.

Après presque deux ans au Quai d’Orsay, c’est finalement ce qui manque encore le plus à la politique africaine de Jean-Noël Barrot : moins de commentaires sur la fin de l’ancien ordre, et davantage de courage et de choix assumés sur celui que la France entend contribuer à construire.

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