Wagner en mode reconversion en Afrique avec les mêmes effets et modes d’emploi

Afriquinfos Editeur
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Paris (© 2026 Afriquinfos)- Au moins 1.417 Africains  issus de 35 pays africains ont été envoyés sur le front ukrainien par la Russie entre 2023 et mi-2025, c’est ce qu’indique le rapport ‘’Le Business du désespoir’’ du collectif d’investigation All eyes on Wagner. Un « chiffre minimal », selon le collectif d’investigation.

Le document publié en février dernier,   mets des noms et des visages sur ces 1.417 Africains envoyés sur le front ukrainien entre 2023 et mi-2025 et retrace les parcours de vie de ces derniers

« On retrouve surtout des profils non qualifiés et des personnes issues des armées, c’est-à-dire ayant suivi une formation militaire« , explique l’enquêtrice Lou Osborn à TV5MONDE. « On compte aussi des Africains déjà installés en Russie, notamment dans le système universitaire, avec des qualifications élevées. » Si le rapport recense 1.417 Africains, il s’agit d’un « chiffre minimal », selon Lou Osborn.

Mais ce que All eyes on Wagner a surtout mis en lumière, c’est l’existence d’agents russes chargés du recrutement de ces combattants en Afrique.

« Nous avons pu discuter avec un recruteur russe qui diffusait des offres pour rejoindre l’armée au Kenya« .

Elle ajoute: « Au cours de la conversation, il nous a indiqué qu’il servait de couverture aux services de sécurité russes. Nous pensons donc qu’ils sont directement à la manœuvre. »

Et ce recrutement s’effectue à différentes échelles. Localement, les services de sécurité russe s’appuient sur des intermédiaires tels que des agences de voyages.

« Certaines structures sont entièrement tournées vers la Russie et se présentent comme accréditées par le gouvernement russe« .

À un niveau national, voire international, ces réseaux reposent sur des acteurs de la coopération Russie-Afrique. Parmi les programmes au cœur de ce recrutement, Lou Osborn évoque Alabuga Start. Lancé en 2022 par la Russie, ce programme a été présenté aux pays africains comme une opportunité pour les jeunes de recevoir une formation technique, de construire une carrière et d’obtenir un emploi bien rémunéré permettant de sortir leurs familles de la pauvreté.

« Le recours à des recrues africaines par la Russie est une stratégie cynique face à ses difficultés de recrutement interne« , estime Lou Osborn. Selon le think tank CSIS, le Conseil stratégique des industries de santé, les forces russes ont subi près de 1,2 million de pertes depuis le début de leur invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.

Le collectif All Eyes On Wagner estime qu’au moins 316 Africains ont trouvé la mort en combattant pour l’armée russe en Ukraine. À travers ce rapport, Lou Osborn espère que d’autres pays africains, au-delà du Kenya, de l’Égypte et de l’Afrique du Sud, se saisissent du dossier. « Nous sommes énormément sollicités sur la question du rapatriement des corps », déplore-t-elle. Elle estime que cette problématique n’a pas été suffisamment discutée avec les pays africains et qu’elle devrait l’être.

Les Africains se mobilisent à titre bilatéral pour y mettre fin

Le ministère nigérian des Affaires étrangères a réagi ce dimanche 15 février. Il a révélé que des « Nigérians ont été induits en erreur  » et «  contraints de signer des contrats de service militaire ». Il a également alerté sur ce qu’il décrit comme le recrutement illégal croissant de ses citoyens pour participer à des conflits étrangers.

Jugeant la méthode ‘’inacceptable et clandestine’’, le ministre des Affaires étrangères du Kenya, Musalia Mudavadi, a annoncé le 10 février 2026 qu’il se rendrait à Moscou en mars pour évoquer la question de l’enrôlement de force de plusieurs dizaines de ressortissants. Ils auraient été trompés par des promesses d’emplois civils bien rémunérés en Russie pour être ensuite utilisés comme chair à canon par l’armée russe. En octobre 2025, le gouvernement kényan avait publiquement admis la présence d’environ 200 de ses citoyens dans les forces russes.

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, s’est entretenu le 11 février avec Vladimir Poutine pour rapatrier les soldats sud-africains. Le gouvernement sud-africain avait reçu en novembre 2025 des « appels de détresse » provenant de 17 Sud-africains piégés en Ukraine.

En mars 2025, le ministre délégué à la présidence chargé de la défense du Cameroun a demandé que des mesures soient prises pour éviter que les soldats camerounais ne s’enrôlent en Russie.

La société civile africaine se mobilise pour empêcher le départ des jeunes africains au front.

Wagner toujours influent en Afrique malgré la mort d’Evgueni Prigojine

Privé de son fondateur depuis la mort d’Evgueni Prigojine, le groupe Wagner n’a rien perdu de sa capacité d’influence. Des documents inédits révèlent comment l’appareil façonné par Prigojine a été progressivement transféré aux services de renseignement russes. Placée désormais sous le contrôle direct du Service de renseignement extérieur russe (SVR), Africa Politology — ancienne branche d’influence de Wagner réunissant spécialistes en communication stratégique, experts pays, professionnels des campagnes politiques et des réseaux sociaux — fait l’objet d’une restructuration en profondeur. Son intégration s’inscrit dans une stratégie d’influence et de projection de puissance désormais pilotée au plus haut niveau de l’État russe. Selon les éléments obtenus par INPACT et ses partenaires médias, cette stratégie cible prioritairement les pays du Sud Global et a mobilisé un budget d’environ 750 000 dollars par mois entre janvier et octobre 2024.

Un consortium d’enquêteurs, composé de The Continent, Forbidden Stories, All Eyes On Wagner/INPACT, Dossier Centre, openDemocracy, iStories et de plusieurs journalistes indépendants russophones, a obtenu un document intitulé «Confédération des Indépendances». Non daté, il fait référence à des événements survenus fin juillet 2023 au passé et à des événements survenus le 23 août 2023 au futur. Ce document stratégique a probablement été rédigé en août 2023, alors que Prigojine préparait son retour au pouvoir, et jetait les bases d’une nouvelle stratégie visant à accroître l’influence russe en Afrique. Le document indique que « la Confédération des Indépendances deviendra un centre pour l’expansion de l’influence russe ». La stratégie propose de détourner l’attention des pays occidentaux de l’Ukraine vers l’Afrique, de nuire à leur image de partenaires militaro-politiques fiables et de perturber la logistique militaire de l’AFRICOM (Commandement américain des forces africaines) entre la région méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne. Le document envisage trois principaux objectifs : faire l’acquisition de nouveaux alliés lors des votes à l’Assemblée générale des Nations Unies, obtenir l’accès à de nouveaux marchés pour les hydrocarbures, les produits agricoles et les armements, et façonner les perceptions d’un discours international néocolonialiste par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le document cite abondamment l’implication et l’aide du service de renseignement extérieur russe, le SVR.

Des manœuvres biens organisées en RCA, au Mozambique

En République centrafricaine, le SVR a pour mission de présenter un expert russe au Groupe d’experts des Nations Unies sur la RCA et d’infiltrer un agent d’influence russe au sein de la MINUSCA afin de faciliter son retrait du pays. Il est également chargé de faciliter la mise en œuvre d’un projet d’approvisionnement en carburant russe en RCA. Au Mozambique, le SVR est chargé de recueillir des informations sur les activités des « agents d’influence » américains et français, ainsi que sur les liens commerciaux rwandais avec la compagnie énergétique Total et les autorités françaises. En Somalie et en République démocratique du Congo, le SVR est chargé de positionner la Russie sur les questions de sécurité en facilitant les contacts entre le ministère russe des Affaires étrangères, la Chine et les Émirats arabes unis en RDC, en contribuant à l’établissement de contacts avec le personnel de la Mission d’assistance des Nations Unies en Somalie et en coordonnant les acteurs russes impliqués dans le processus de stabilisation du pays.

Alors que tous les acteurs russes semblent œuvrer de concert pour accroître l’influence russe sur le continent, le SVR se trouve également en concurrence, dans certains cas, avec le ministère russe de la Défense. En République centrafricaine, le SVR est sollicité pour aider le ministère de la Défense à ne pas entraver les activités des membres du groupe Wagner opérant sur le territoire. En Libye, le SVR est censé veiller à ce que le ministère russe des Affaires étrangères n’interfère pas avec les activités du groupe Wagner et que le remplacement de ce groupe par d’autres sociétés militaires privées ne soit pas perçu par la communauté internationale comme une intervention russe susceptible de déclencher une action militaire de l’AFRICOM.

Le transfert de contrôle s’opère pleinement après la mort de Prigojine. Si le SVR se contentait d’apporter son soutien lorsque Prigojine a relancé la stratégie d’influence de Wagner, les services de renseignement russes ont pris le contrôle du réseau par la suite. Selon des documents consultés par le consortium et des sources sécuritaires européennes, le SVR a pris le contrôle d’Africa Politology fin 2023. Africa Politology est désormais entièrement internalisée par les services de sécurité et exécute les missions confiées par le SVR.

Les campagnes de désinformations bien organisées

Pour parvenir à ses fins, la « Compagnie », un réseau d’experts chargé d’orchestrer des campagnes de désinformation au profit de la Russie à travers le monde voit le jour. Dotées d’importants moyens financiers et pilotées par le service des renseignements extérieurs russes (SVR), ces opérations s’étendent du Mali à la Bolivie, en passant par l’Afrique du Sud. Avec à chaque fois pour but de façonner l’opinion publique et consolider les intérêts de Moscou à l’étranger. Ce premier article inaugure la série Propaganda Machine.

À partir de 2019, le journaliste centrafricain Ephrem Yalike est devenu un « petit télégraphiste » au service de la propagande russe dans son pays.

En rédigeant seulement trois articles, à 45 euros chacun, il gagnait plus que son salaire mensuel habituel. Ses articles diffusaient des éléments de langage pro-russes, faisaient la promotion du groupe Wagner ou relataient l’organisation de manifestations anti-ONU… Jusqu’au jour où tout a basculé. Soupçonné d’être une taupe et menacé de mort par ses employeurs russes, il a fui la Centrafrique en pirogue, au péril de sa vie.

En novembre 2024, Forbidden Stories publiait son témoignage et détaillait son activité durant ses deux ans et demi passés au service des spécialistes russes de la propagande en Centrafrique. Le jeune journaliste était l’un des discrets rouages de cette machine à désinformer conçue par Moscou afin de promouvoir et défendre ses intérêts au-delà de ses frontières.

À l’époque, la Centrafrique sert de laboratoire destiné à tester les méthodes d’influence de la Russie à l’étranger. Aujourd’hui, une fuite de données inédite révèle le rôle essentiel du pays pour les Russes :

Au total, soixante-seize documents internes à la « Compagnie » – l’appellation utilisée par ce réseau pour se désigner – ont été transmis de manière anonyme à la rédactrice en chef du média panafricain The Continent. Ces archives, composées de 1 431 pages en russe, comprennent des plans stratégiques, des biographies de collaborateurs, des rapports opérationnels, des documents comptables ainsi que des bilans de campagnes de désinformation menées entre janvier et novembre 2024. Un consortium d’investigation réunissant Forbidden Stories, The Continent, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy, iStories et plusieurs journalistes russophones indépendants a enquêté sur ces documents durant plusieurs semaines. Grâce à des recherches en sources ouvertes, une comparaison avec des enquêtes précédentes et l’expertise de sources sécuritaires européennes, nous avons pu confirmer que ces documents et leur contenu sont authentiques.

La ‘’Compagnie’’ a travaillé ‘’à l’éviction des États-Unis et de la France du continent Africain’’. En Bolivie, la « Compagnie » a essayé de détourner l’attention de la population après que le régime ami au pouvoir a été accusé d’avoir organisé un faux coup d’État. Au Sénégal, les agents russes ont planché sur « un scénario de prise de pouvoir par les militaires » autrement dit, un coup d’Etat. D’après les documents, le budget destiné à 10 mois de travail, de janvier à octobre 2024 s’élevait à près de 7,3 millions de dollars. Soit environ 750 000 dollars par mois destinés à articuler les volets « sciences politiques » et médiatiques du projet global d’influence russe.

Le paiement en échange d’une couverture médiatique constitue l’une des tactiques dominantes de ces opérations d’influence : les dépenses mensuelles fléchées vers la publication d’articles dépassent souvent les 300 000 dollars par mois. Certains journalistes ou médias ont été payés jusqu’à 600 dollars au Bénin, 2 500 dollars en Argentine, voire 10 000 dollars pour un papier sur la Libye selon les tableaux financiers analysés par Forbidden Stories et ses partenaires. Des centaines de journalistes sont recrutés pour relayer les éléments de langage de la « Compagnie ».

Quant à la radio centrafricaine Lengo Sengo, qui avait qualifié la première enquête de Forbidden Stories ‘’d’allégations mensongères’’, les documents internes révèlent son rôle central de la campagne russe en Centrafrique. En mai 2024, un budget tutoyant les 100 000 dollars était en partie destiné à financer le fonctionnement de ce média. La République centrafricaine est, à cette période, le pays où les dépenses sont les plus élevées, suivie par le Mali, l’Afrique du sud  puis le Niger. Des montants élevés, laissant entrevoir les ambitions du réseau dans la région.

Dans une grande partie du continent africain, Moscou a bien identifié un argument stratégique pour rallier les pays africains à sa cause : exploiter le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales et leurs alliés, notamment la France. Dès les premières pages, la feuille de route est explicite. Il s’agit d’atteindre ‘’l’image des pays occidentaux en tant que partenaires politico-militaires fiables’’, ‘’de transformer le néocolonialisme de la France, du Royaume‑Uni et des États‑Unis en objet de controverse internationale’’, et ‘’de perturber la logistique militaire de l’AFRICOM’’ (le commandement militaire américain pour l’Afrique, NDLR). Le but ultime est clairement formulé : ‘’la Compagnie travaille actuellement sur un plan de reformatage de l’espace africain, avec la création d’une ceinture de régimes amis de la Fédération de Russi’’.

Cette stratégie prend une dimension concrète avec la création, en septembre 2023, de l’Alliance économique du Sahel (AES), réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Dans ces trois pays, des coups d’État militaires ont renversé les gouvernements en place, accompagnés d’un discours marqué par un fort rejet de l’influence occidentale. Si l’influence russe sur cette alliance était soupçonnée, les documents internes révèlent une implication bien plus profonde. Médias européens bloqués, ONG interdites, accords de coopération militaro‑technique résiliés : le bilan des victoires passées est dressé. Les agents de Moscou revendiquent un rôle déterminant dans la genèse de cette alliance. Le plan en cours prévoit ensuite, dès les premiers mois de 2024, une extension vers d’autres pays africains afin de constituer « la plus grande coalition anti-occidentale d’Afrique ».

Pour y parvenir, le document décline des stratégies pays par pays. Il préconise notamment « d’exporter la sécurité vers les pays voisins sur la base de l’expérience de la libération du territoire de la République centrafricaine […] par les spécialistes de Wagner ». Au Tchad, l’objectif est de sortir le pays ‘’de la sphère d’influence de la France et des Etats-Unis’’ en ‘’limitant la capacité des forces françaises à utiliser leur base militaire pour violer l’espace aérien’’ des pays voisins. Cette dynamique contraindrait à terme N’Djamena, « pris en étau par des forces pro-russes – à se tourner vers une coopération accrue avec la Russie ». Dans un autre document, l’objectif affiché en Libye est de « conduire la situation jusqu’au chaos total » afin de déstabiliser l’économie des pays européens dépendants du pétrole libyen. De nombreux éléments de cette feuille de route ont depuis été mis en œuvre, comme en témoigne un document intitulé « Plan de travail » daté de septembre 2024.

L’ombre d’un homme plane derrière ces opérations : Evgueny Prigojine. Mort dans l’explosion de son avion le 23 août 2023, deux mois après une tentative de putsch qui avait conduit ses hommes à quelques encablures de Moscou. Loin d’avoir disparu avec son fondateur, la « Compagnie » s’est réorganisée, et même renforcée. Ses membres continuent de rendre hommage à leur ancien chef.

Dans plusieurs pays africains, par exemple, une campagne coordonnée par Sergueï Klyukin intitulée ‘’ L’Ukraine est un pays qui soutient les terroristes en Afrique’’ illustre la manière dont Moscou cherche à imposer un discours global destiné à façonner l’opinion publique et à légitimer l’invasion de son voisin ukrainien.

V.A.