Drame migratoire à Ceuta: L’Europe décidée à éviter pareils flux avec une batterie de mesures

Il s'agit bien de corps récupérés du côté marocain, auxquels il faut ajouter un bilan officiel côté espagnol de 72 morts, pour un total d'au moins 83 morts. Beaucoup de ces migrants décédés se sont noyés et, compte tenu des délais de recherches, le bilan pourrait donc augmenter encore.  

Afriquinfos Editeur
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Des jeunes migrants nageant à la frontière entre le Maroc et Ceuta, le 31 juillet 2026.
Des jeunes migrants nageant à la frontière entre le Maroc et Ceuta, le 31 juillet 2026.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a appelé ce 03 aout à trouver une « réponse européenne commune », après l’afflux illégal et inédit de dizaines de milliers de personnes à Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord. Afflux au cours duquel au moins 72 migrants ont perdu la vie côté espagnol, et au moins 11 côté marocain.

L’arrivée en masse de ces jeunes jeudi et vendredi, 31 juillet 2026, a déclenché une crise diplomatique entre l’Espagne et certains de ses partenaires européens les plus critiques de sa politique migratoire. En particulier l’Italie de la Cheffe de Gouvernement d’extrême droite Giorgia Meloni.

L’Italie ou le Danemark ont appelé à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, même si la ville autonome de Ceuta n’appartient pas par dérogation à cet espace de libre circulation. Ces positions politiques ont suscité la colère de Madrid, qui a réclamé l’organisation d’une réunion entre ministres de l’Intérieur de l’UE (Union Européenne). Cet échange, par visioconférence, doit avoir lieu ce 04 aout.

Des migrants arrivent dans l'enclave espagnole de Ceuta, le 31 juillet 2026.
Des migrants arrivent dans l’enclave espagnole de Ceuta, le 31 juillet 2026.

L’épisode de Ceuta « montre clairement que nous devons aller plus loin pour renforcer nos frontières aux points les plus sensibles », a écrit ce 03 aout Mme Von der Leyen, dans une lettre adressée au Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sanchez. Et consultée par l’AFP. Parmi les pistes évoquées: « une surveillance accrue et, lorsque cela est nécessaire, l’utilisation de barrières physiques ».

– Un millier de mineurs restés à Ceuta – 

La Cheffe de l’exécutif européen souligne toutefois que « la protection de l’ensemble de nos frontières extérieures constitue une responsabilité européenne partagée ». Selon Madrid, la « quasi-totalité » des quelque 60.000 personnes ayant franchi illégalement la frontière – surtout des jeunes Marocains – ont depuis été renvoyées au Maroc. Mais près d’un millier de mineurs sont restés dans l’enclave, selon l’ONG ‘Save the Children’.

L’AFP avait rencontré ce week-end dans une zone industrielle désaffectée de Ceuta des centaines de mineurs isolés dormant en plein air et qui espèrent encore pouvoir rejoindre l’Europe continentale. « Tous les mineurs ici sont (venus pour) aller en Espagne », a dit à l’AFP Aziz Dabch, l’un des rares adultes présents au sein de la foule massée à l’ombre des entrepôts.

Certains de ceux qui ont franchi la frontière de l’enclave ont déclaré qu’ils avaient entendu dire qu’elle était ouverte, une rumeur rapidement amplifiée sur les réseaux sociaux. L’Espagne a mis en cause « les mafias de trafiquants d’êtres humains ». Au Maroc, les autorités ont mis longtemps à s’exprimer sur ce soudain afflux décrit par le Gouvernement autonome de Ceuta comme le pire jamais vu dans l’enclave, et dont le bilan humain ne cesse de s’aggraver.

Le ministère marocain de l’Intérieur a finalement donné dimanche soir un premier bilan, estimant que 11 personnes avaient perdu la vie en tentant de rejoindre Ceuta. Il s’agit bien de corps récupérés du côté marocain, auxquels il faut ajouter un bilan officiel côté espagnol de 72 morts, pour un total d’au moins 83 morts. Beaucoup de ces migrants décédés se sont noyés et, compte tenu des délais de recherches, le bilan pourrait donc augmenter encore.  

– Pression sur Madrid ? – 

L’AMDH (Association marocaine des droits humains) a elle fait état de « près de 130 victimes » et de dizaines de disparus. Elle avait appelé ce 1er août à l’ouverture d’une enquête indépendante sur les causes de cet afflux entre la ville marocaine de Fnideq et l’enclave espagnole.

L’Association a en particulier condamné « le silence inquiétant des responsables et des institutions » du pays, en estimant que ce mutisme a contribué à l’afflux. Une source proche du milieu associatif a déclaré à l’AFP que « la façon dont les choses se sont passées » laissait penser que ces arrivées massives à la frontière n’avaient pas pu se produire sans l' »accord des autorités » marocaines. Une façon pour le Royaume chérifien de faire pression sur l’actuel Gouvernement espagnol?

En tout cas, en faisant du contrôle des flux migratoires une « question centrale », les États européens permettent aux pays voisins de disposer d’un moyen de pression considérable, a souligné ce 03 aout, dans un entretien à l’AFP, Matthieu Tardis, chercheur spécialiste des migrations européennes. « L’instrumentalisation des migrations n’est pas nouvelle et tend à se multiplier avec l’externalisation » du traitement des flux migratoires de l’Europe à des pays tiers, a-t-il expliqué, en citant des exemples récents entre la Grèce et la Turquie, ou entre la Pologne et le Bélarus.

Une crise, une autre approche de l’Europe

« Environ 60.000 personnes sont entrées dans notre ville », avait déclaré le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Vivas lors d’une conférence de presse le 31 juillet, soit « 70% de la population de Ceuta », et déplorant la mort de certains migrants, dont beaucoup par noyades.

Les images de cette crise ont déclenché une montée au créneau de la droite et de l’extrême droite européenne autour des contrôles aux frontières de l’espace Schengen. Plusieurs pays européens ont fermement réagi à cette crise migratoire brutale, a commencer par l’Italie, qui a annoncé la fermeture de l’espace Schengen à l’Espagne. « Nous sommes prêts à agir, y compris par des mesures exceptionnelles (…) comme la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne », a affirmé la Cheffe du Gouvernement d’extrême droite italienne, Giorgia Meloni.

Une proposition qualifiée de « démagogique » par l’Espagne, et dont la portée reste incertaine encore, des juristes consultés par l’AFP assurant qu’il est impossible de l’appliquer dans le cadre légal actuel. 

– Morts « sous mes yeux » – 

« C’est une mesure prévue par les traités et qui est devenue aujourd’hui inévitable », a toutefois soutenu le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani sur X. L’intégrité de l’espace Schengen de libre-circulation « est absolument garantie », a quant à lui affirmé le ministre espagnol des Affaires étrangères, Jose Manuel Albares. Signe du chaos régnant à Ceuta, de nombreux migrants ont retraversé la frontière en sens inverse ce 31 juillet pour rentrer au Maroc : « Il y a trop de monde ici, tout est plein » a expliqué l’un d’eux à l’AFP. Selon Jose Manuel Albares, « la quasi-totalité de ceux qui sont entrés à Ceuta sont déjà retournés au Maroc ».

À Castillejos, une ville du Maroc proche de Ceuta, Abdelhakim a raconté à l’AFP avoir parcouru « 14 km à pied par les montagnes » pour atteindre le territoire espagnol, où il n’a finalement pas réussi à entrer. « On nous a dit de passer par la mer. Mais je me suis retrouvé complètement submergé et j’ai vu deux jeunes (…) mourir sous mes yeux », a-t-il expliqué, assurant être « revenu en arrière », en se rappelant avoir deux enfants.

« C’est catastrophique ! (…). C’est vrai qu’ils souffrent énormément dans leur pays, mais ce ne sont pas des manières d’entrer. Nous avons nos enfants ici, j’ai peur pour eux« , a réagi un chauffeur de taxi de Ceuta, Mohamed, auprès de l’AFP. Venant de la ville marocaine de Fnideq, qui jouxte l’enclave espagnole, les migrants, sont arrivés toute la nuit par la terre et la mer, franchissant les hautes barrières de barbelés qui matérialisent la frontière. Ou les contournant par la mer.

Quelle type de mafia derrière les douloureux flux à Ceuta?

Ceuta, petit territoire de 84.000 habitants situé à la pointe nord du Maroc, bordant le Détroit de Gibraltar, forme l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe (avec l’autre enclave espagnole de Melilla). Vendredi, 31 juillet, des milliers de jeunes migrants étaient réunis sur les plages, certains se réchauffant autour de feux, d’autres dormant, sous le regard des Forces de l’ordre, en grand nombre.

Des rumeurs d’ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, propagées sur les réseaux sociaux, ont provoqué cette ruée, selon des témoignages recueillis par l’AFP. A Madrid, plusieurs centaines de manifestants anti-migrants, pour beaucoup vêtus de noir, se sont rassemblés vendredi soir devant l’Ambassade du Maroc à Madrid pour dénoncer « l’invasion » migratoire à Ceuta, scandant des slogans comme « L’Espagne, chrétienne et pas musulmane »!

D’autres brandissaient une grande banderole « Remigration », le retour des personnes immigrées vers leur pays d’origine, concept promu par de nombreuses formations d’extrême droite en Europe. A Ceuta, des centaines d’habitants de l’enclave ont manifesté devant l’hôtel de ville, criant : « Ceuta unie ne sera jamais vaincue ! », et certains proférant des insultes contre le Premier ministre socialiste espagnol.

Arrivé vendredi matin avec son ministre de l’Intérieur, Pedro Sánchez a évoqué « une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne » et accusé des « mafias » d’être à l’origine de la rumeur d’ouverture de la frontière. Le ministère espagnol de l’Intérieur a annoncé l’envoi immédiat de plusieurs dizaines de membres de la Garde civile et Policiers, parmi lesquels huit plongeurs, ainsi qu’un bateau et des drones.

A Washington, le Président américain Donald J. Trump, qui a fait de la lutte contre l’immigration illégale une de ses priorités, a jugé que les images de l’enclave espagnole de Ceuta ressemblaient à « l’invasion d’un pays », accusant sur X l’Espagne de mener des « efforts délibérés » ayant favorisé cette immigration clandestine. La France et le Royaume-Uni se sont dits prêts à aider l’Espagne. Paris a toutefois annoncé multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334 ce 02 aout.

Cette crise migratoire à Ceuta rappelle la précédente de 2021, lorsque des milliers de personnes avaient traversé la frontière à la faveur d’un assouplissement des contrôles par Rabat, lors d’un différend diplomatique avec l’Espagne. Plus de 10.000 migrants avaient alors atteint Ceuta depuis le Maroc en deux jours! « Ce n’est pas le moment de se diviser. C’est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie« , a réclamé Pedro Sanchez sur le réseau social X.

Bruxelles a cependant indiqué ce 31 juillet n’avoir relevé aucun flux migratoire entre Ceuta et le continent européen. 

© Afriquinfos & Agence France-Presse