Au moins 72 migrants ont perdu la vie selon Madrid en essayant de gagner de force Ceuta depuis le Maroc, lors de l’afflux inédit de dizaines de milliers de personnes dans l’enclave espagnole en Afrique du Nord, du 30 au 31 juillet, tandis que Rabat en compte 11 morts.
Selon Madrid, la « quasi-totalité » des quelque 60.000 personnes ayant franchi illégalement la frontière – surtout des jeunes Marocains – ont depuis été renvoyées au Maroc, où les autorités ont mis longtemps à s’exprimer sur ce soudain afflux décrit par le Gouvernement autonome de Ceuta comme le pire jamais vu dans l’enclave. Et dont le bilan humain ne cesse de s’aggraver. « Le dernier chiffre que nous ayons est de 72 », a indiqué le délégué du gouvernement local de Ceuta, Miguel Angel Perez Triano, à des journalistes qui l’interrogeaient sur le nombre de morts. Beaucoup se sont noyés.
Le ministère marocain de l’Intérieur a finalement donné, dans la soirée de ce 02 aout 2026, un premier bilan. Estimant que « 11 personnes avaient perdu la vie en tentant de rejoindre Ceuta ». L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a, elle, fait état de « près de 130 victimes » et de dizaines de disparus. Et a appelé ce 1er aout à l’ouverture d’une enquête indépendante sur les causes de cet afflux inédit de migrants entre la ville marocaine de Fnideq et l’enclave espagnole.
Elle a condamné « le silence inquiétant des responsables et des institutions » du pays estimant que ce mutisme a contribué à cet afflux. Une source proche du milieu associatif a déclaré à l’AFP que « la façon dont les choses se sont passées » laissait penser que ces arrivées massives à la frontière n’avaient pas pu se produire sans l' »accord des autorités » marocaines. Pour Rabat, cette crise migratoire résulte notamment de « l’exploitation malveillante » des réseaux sociaux, de « la diffusion d’informations trompeuses » et d' »interprétations erronées de dispositions légales ».
Le ministère marocain de l’Intérieur fait ainsi référence à une récente décision de la Cour suprême espagnole, selon laquelle le renvoi immédiat d’un migrant ne s’appliquerait pas aux personnes arrivées par voie maritime. Le ministère marocain a annoncé 40.000 « tentatives » de franchissement irrégulier de la frontière vers Ceuta, ajoutant que 1.135 personnes ont cherché à rejoindre l’autre enclave espagnole de Melilla, située à 400 kilomètres plus à l’est. Toutes les personnes arrivées à Melilla ont été renvoyées immédiatement sur le territoire marocain.
– Nettoyer les traces du chaos –
Ce 2 aout, la Police et l’Armée patrouillaient les rues de Ceuta où le calme est revenu. Seule une poignée de migrants étaient toujours là. Devant des habitations en construction près du Port de Ceuta, des militaires espagnols ont arrêté un groupe de migrants, assis par terre, l’air fatigué et surveillé par des soldats, appuyés par un véhicule blindé, a constaté un journaliste de l’AFP. Des canots pneumatiques d’une équipe de secours de mer sillonnaient les vagues à proximité de la frontière matérialisée dans l’eau par 500 mètres de ligne de flottaison neuve.
Des membres de la Garde civile espagnole on fait descendre des migrants d’un bus pour les escorter vers le poste-frontière, pour retourner au Maroc. Un renvoi dans le calme, pendant que des employés nettoyaient les déchets et vêtements perdus durant le chaos de jeudi et vendredi, 31 juillet 2026.
L’AFP avait rencontré ce 1er aout 2026 dans une zone industrielle désaffectée de Ceuta des centaines de mineurs isolés dormant en plein air. Et qui espèrent encore pouvoir rejoindre l’Europe continentale. « Tous les mineurs ici sont (venus pour) aller en Espagne », a dit à l’AFP Aziz Dabch, l’un des rares adultes présents au sein de la foule massée à l’ombre des entrepôts.
Certains de ceux qui ont franchi la frontière de l’enclave ont déclaré qu’ils avaient entendu dire qu’elle était ouverte, une rumeur rapidement amplifiée sur les réseaux sociaux. L’Espagne a mis en cause « les mafias de trafiquants d’êtres humains ». Ce 02 aout, le Pape Léon XIV a évoqué la situation à Ceuta lors de ses prières quotidiennes, déclarant qu’il la suivait « avec inquiétude ». Et qu’il espérait une solution synonyme de « paix, stabilité et justice ».
L’arrivée en masse de ces migrants a déclenché une crise diplomatique entre l’Espagne et ses partenaires européens les plus critiques de sa politique migratoire. Les ministres de l’Intérieur des pays de l’UE aborderont en visioconférence ce 04 aout les événements de Ceuta.
Ceuta vue autrement depuis ce flux historique de migrants illicites
Un « rêve brisé », parmi les milliers de candidats à l’émigration, en majorité Marocains, renvoyés de Ceuta après avoir franchi illégalement la frontière entre la ville marocaine de Fnideq et l’enclave espagnole. Beaucoup reviennent dépités et déconseillent une telle aventure.
Rencontré par une équipe de l’AFP dans la matinée du 1er aout 2026, Mohamed Nias, 23 ans, les pieds nus, encore essoufflé, raconte être passé dans l’enclave par la mer, « comme je sais bien nager ». A Ceuta, il dit n’avoir subi que « souffrance et racisme« . « Je n’ai rien mangé depuis (jeudi, 30 juillet), alors qu’en fait, je vis avec dignité dans mon pays », réalise après coup ce vendeur dans un magasin de fruits et légumes à Tanger, la métropole à 70 km de là.
A d’autres éventuels candidats à l’exil, celui qui avait déjà tenté sa chance en 2021, lance: « N’allez jamais là-bas, vous allez juste souffrir ». Samedi, 1er aout, les autorités marocaines poursuivaient une évacuation en autocars, démarrée la veille au soir, des refoulés de Ceuta pour les rapatrier chez eux.
– « Pas mieux que le Maroc » –
Comme des centaines d’autres, Mohamed Nias a quitté son travail précipitamment ce 30 juillet, quand il a « entendu dire que la frontière à Ceuta était ouverte ». Une rumeur amplifiée par les réseaux sociaux et des images montrant des centaines de jeunes faisant le V de la victoire à leur arrivée. Youssef, un maître-nageur de 27 ans, refoulé de Ceuta, trouve que « finalement, il n’y a pas mieux que le Maroc », après sa « mauvaise expérience » de l’autre côté.
Les habitants de Ceuta étaient « racistes, je suis resté deux jours sans manger, ils ont fermé tous les commerces pour nous affamer », assure-t-il, pendant qu’une petite foule scande: « Vive le Maroc, vive le Roi ».
Selon des témoignages recueillis par l’AFP, les milliers de personnes ayant afflué à Fnideq, une localité de 70.000 habitants, n’ont pas été stoppées par les Forces de l’ordre dans leur périple vers Ceuta. Les connaisseurs de l’appareil sécuritaire marocain s’interrogent sur l’absence de renforts de Police ou militaires alors que les migrants déferlaient sur la zone depuis le début de semaine.
« Il y avait des barrages de Gendarmerie normaux sur les routes mais pas de déploiement exceptionnel », a confirmé à l’AFP une source proche des opérations d’évacuation, jugeant qu’ils « ne pouvaient pas arrêter des foules aussi énormes ». Accompagné par un ami au volant d’un « camion de marchandises », Mohamed Nias a d’ailleurs passé sans encombres les contrôles. Une fois à Ceuta, ils ont été interceptés en mer par la Garde civile espagnole puis se sont échappés, raconte-t-il. Errant dans cette ville de 80.000 habitants où de nombreuses boutiques étaient fermées, il dit avoir subi avec son ami la colère de riverains, submergés par l’arrivée de 60.000 personnes en quelques jours!
« Ils nous ont maltraités, certains nous ont chassés avec des bâtons, ils étaient racistes, j’ai passé la nuit dans une forêt, un enfer », dit-il. Sadi Tribak, un artisan de Tanger de 38 ans, s’est rué à Fnideq en voiture avec ses enfants dès qu’il a eu vent de la rumeur. Quand il a découvert que « les gens traversaient à la nage », il « a ramené ses enfants à la maison » pour revenir se jeter à l’eau seul.
– « Avenir meilleur » ? –
« J’ai été déçu. Je croyais qu’ils allaient bien nous accueillir (en Espagne), mais il n’y avait rien à manger et ils n’acceptaient même pas les paiements par carte », se rappelle cet homme qui a un emploi, mais voulait « partir travailler là-bas » pour « donner un avenir meilleur » à sa progéniture. Le Maroc connaît un boom économique — près de 5% de croissance en 2025 — mais de fortes inégalités y persistent.
Nombre d’émigrants étaient très jeunes comme Ayoub El Abied, un lycéen de 16 ans, un « bon élève » qui pensait à tort que l’Espagne ne refoulait pas les mineurs. A ses yeux, l’Espagne offre non seulement « des papiers aux migrants (irréguliers) mais aussi la liberté » et la perspective d’échapper au chômage, dans un pays où il dépasse encore les 13%.
Originaire de Rabat, à 3H30 de Fnideq, Abdelouahed Fetachi, 20 ans, s’est retrouvé lui aussi sans nourriture à Ceuta. « Je ne conseille à personne d’y aller. Nous avions un rêve mais ils l’ont brisé », dit ce menuisier qui reprendra son travail ce 03 aout.
Beaucoup comme Rachid Aouchari, 32 ans, parti faute d’un emploi fixe, sont soulagés de rentrer: « Je veux simplement retrouver mes enfants ».
© Afriquinfos & Agence France-Presse



