Cotonou (© 2026 Afriquinfos)- Avec l’investiture du Président élu Romuald Wadagni ce 24 mai 2026, le Bénin vient de faire un grand saut démocratique. De l’avènement du renouveau démocratique en 1990 à aujourd’hui, quatre Présidents se sont succédés à la tête d’un Etat qui rêve d’être, à l’horizon 2060, un «Monde de splendeurs». Cinquième Chef d’Etat, Romuald C. M. Wadagni est désormais dans le collimateur de ses compatriotes qui attendent de lui de continuer le colmatage de la «fêlure».
«Le Béninois a besoin d’un souffle nouveau, pour guérir des maux ou tares qui l’assaillent»: l’ancien Premier ministre de Boni Yayi, Pascal Irénée Koupaki posait le diagnostic en 2013 dans son ‘Livret bleu’. «Ce que je crois: Une nouvelle conscience» est un ouvrage qui fait l’autopsie d’un pays qui, de ses fondations à ce jour, confronté à des crises au fil des années et des pouvoirs, a fait du chemin au bout de concepts et d’engagements.
Pour comprendre le présent du Bénin, il faut peut-être remonter très loin dans son passé précolonial. Il y a eu d’abord des Royaumes et des rois. Les conquêtes de Houégbadja, d’Agadja, de Guézo, de Bio Guéra ou encore de Béhanzin font toujours écho à l’ère moderne. La période coloniale a laissé dans les mémoires collectives des souvenirs amers, avec la volonté de s’affranchir.
Comme ils le pouvaient, les rois successifs ont essayé de sortir les leurs de la «crise éthique» et de transformer l’économie. «Vers la fin du 19è siècle, le Roi Béhanzin, révolté par la manière dont les Européens ont traité les Dahoméens, a entrepris une guerre avec la farouche volonté de changer les mentalités, les comportements et les pratiques réfractaires à l’indépendance du Royaume. Mal lui en a pris, il fut vaincu par félonie sous l’applaudissement de ses congénères».
Dans son diagnostic, Pascal Irénée Koupaki poursuit qu’avec la chute du Roi Béhanzin, «nos mentalités restent fêlées». Par ailleurs, à la rencontre du christianisme et par lui, de la culture occidentale, les repères spirituels s’en sortent également fêlés. La perte identitaire qui en a résulté nourrit un complexe d’infériorité général et une indifférence à la «chose d’ici». Valeurs et vertus désertant l’agora ont laissé place à la corruption et ses corollaires.
De Maga à Kérékou, des sauts vers le renouveau
En proclamant solennellement l’indépendance du Dahomey (actuel Bénin) le 1er août 1960, le Président Hubert Maga était certainement mû par la volonté de changer la conscience de ses concitoyens au service du Dahomey. Des balises ont été posées avec la première Constitution du pays et la fondation d’institutions républicaines.
Cependant, des crises politiques et régionales ont fragilisé les élans. Le triumvirat, ce directoire à trois têtes mis en place dès mai 1970 entre Hubert Maga, Justin Ahomadégbé et Sourou Migan Apithy a été le comble des errements.
De coup d’Etat en coup d’Etat, les premiers dirigeants semblaient s’éloigner de l’essentiel au profit des intérêts égoïstes. En cherchant leur marque pour conduire une République qui venait de naître, ils n’ont pas pu, tout en faisant de leur mieux, penser ce que l’ancien ministre Pascal Koupaki appelle «l’Être de l’individu-citoyen». Un être que, dit-il, «les institutions sont inefficaces pour faire surgir d’elles-mêmes». Ayant pris le pouvoir par un coup d’Etat en 1972, le Général Mathieu Kérékou a tenté de décoloniser les esprits, de forger un Béninois nouveau.
Le choix de «l’idéologie marxiste-léniniste» sera sans doute, pour l’ancien Président et compte tenu du contexte du moment, de bonne foi pour avoir un citoyen travailleur, discipliné, dévoué à l’Etat et débarrassé de l’emprise du totalitarisme et de l’assistanat hérité de la colonisation.
Si ceux qui ont vécu cette période révolutionnaire racontent souvent une expérience de pression et de répression, ils témoignent aussi un fier attachement à leur pays. «Le Président Mathieu Kérékou a entrepris l’éveil de conscience civique de son peuple», a souligné Pascal Koupaki.
Le renouveau démocratique et spirituel
En 1990, le Bénin est entré dans une ère historique de son processus démocratique. La ‘Conférence des forces vives de la nation’ a mis fin à 17 ans de régime militaro-marxiste pour instaurer le multipartisme et un État de droit ! Alors qu’on l’y attendait le moins, le Président Mathieu Kérékou, entre-temps devenu chrétien évangélique et spirituellement transformé de ce fait, a étonné positivement ses concitoyens en assurant «dans le pardon et l’humilité» le passage délicat du marxisme-léninisme au renouveau démocratique !
Cette nouvelle ère s’ouvre alors avec un discours rassembleur et de paix pour aider à panser les plaies politiques, «l’Être de l’individu-citoyen» et à cimenter la cohésion sociale qu’a fissurée autrefois le régionalisme poussé. Elle s’accompagne de l’audace du Président Nicéphore Soglo d’institutionnaliser la ‘Fête nationale des religions endogènes’ au détour du Festival historique «Ouidah 92». Alors même que la diabolisation du «culte Vodun» bâtait et bat encore son plein.
La Conférence nationale de 1990 a redistribué les cartes politiques, culturelles et même spirituelles. Mais, avec les années, il restait toujours des brèches à colmater. «Ce qui manque dans la marmite, ou ce qui nous manque, ce ne sont pas vraiment les valeurs, mais bien plus. Ce sont les vertus cardinales, notamment le Courage, la Justice, la Tempérance, la Prudence, la Politesse, la Discipline et l’Amour», analyse l’ancien ministre Pascal Irénée Koupaki.
Du Renouveau à la Rupture
En 2006, en prenant le pouvoir des mains de Mathieu Kérékou, Boni Yayi a promis le changement avec son fameux slogan: «Ça peut changer! Ça va changer! Ça doit changer» ! Preuve que malgré les nombreux efforts du passé, le pays, adulé pour son modèle démocratique, n’arrivait toujours pas à trouver sa marque sociale de développement endogène.
Du concept de «changement en 2006», on en est venu à celui de la «refondation en 2011». Au fond, les mentalités n’ont pas beaucoup changé jusque-là, et le progrès est resté théorique. La corruption et le népotisme ont continué à peser sur le développement en dépit du combat mené par le régime Yayi Boni à travers lois et sensibilisations.
Pour Pascal Koupaki, «les personnalités se succèdent. Les problèmes qui se posent depuis longtemps demeurent non résolus, quant au fond. Ce qui aggrave notre mal-être. Chacun de nous sait, le reconnaît en privé. Mais, chacun attend du voisin, le sursaut patriotique et éthique, parce qu’il pense d’abord individuel avant de penser éventuellement collectif. Il s’agit bien d’un sursaut collectif pour remettre le Béninois debout».
En 2016, face à ce constat, un homme d’affaires, Patrice Talon entre en jeu. Il promet alors de rompre avec ce «passé honteux» dont il a fait cas en 2024 dans son «discours sur l’état de la Nation, de refonder l’État et de redonner au pays sa dignité».
«Mon mandat ne sera pas celui des fausses promesses mais plutôt celui de la responsabilité», ainsi parlait le Président Patrice Talon en décembre 2016. Il a donné le ton d’une «rupture» dans la façon de gérer la chose de l’Etat. Pour réussir ce « Nouveau départ », il choisit de puiser sa force dans les racines historiques et culturelles de la nation.
Cela s’est matérialisé entre autres par le retour au pays en 2021 de 26 des œuvres pillées par la France pendant la colonisation et la structuration des « Vodun Days » pour transformer le patrimoine cultuel en levier d’attractivité touristique. De même, l’érection à Cotonou de monuments symboliques forts comme la statue de Bio Guéra ou celle de l’Amazone reconnecte les Béninois à leurs racines !
Fiers, ces derniers croient désormais à la possibilité de changer leur destin commun et de se hisser au rang des grandes nations. Si le bilan économique et infrastructurel depuis 2016 est souvent salué, les observateurs pointent aussi un durcissement politique, un rétrécissement de la liberté d’expression et de l’espace civique. De plus, la transformation et le bien-être de «l’Être de l’individu-citoyen» restent des chantiers non moins négligeables.
Romuald Wadagni, un héritage lourd, un sursaut patriotique
Le 24 mai restera gravé dans les mémoires des Béninois en ce qu’il marque une alternance politique au bout de dix ans de transformation structurelle et infrastructurelle. Romuald Wadagni, pour avoir été l’un des artisans de la «rupture», hérite donc d’un pays dont les citoyens piaffent d’impatience de sentir les impacts sociaux des balises du «nouveau départ». Technocrate confirmé, il est attendu du nouveau Président de traduire la croissance économique dans le panier de la ménagère !
«Une croissance nationale n’a de sens que lorsqu’elle devient visible dans la vie ordinaire des populations, lorsqu’une famille peut accéder à l’eau potable, à l’électricité, à un logement décent. Le développement du Bénin doit se vivre dans chaque composante de la cité et dans chaque territoire de la République», dixit Wadagni.
Le Président Romuald Wadagni sait ce qui l’attend. Des urgences sécuritaires et géopolitiques au défi d’affirmation et de gouvernance politique, il y a du grain à moudre. Le Chef de l’Etat de 49 ans, en déclarant que «nous sommes condamnés à travailler ensemble», évoque indirectement le symbole de la «jarre trouée» du Roi Guézo.
D’où la nécessité de continuer à colmater «nos mentalités fêlées» pour faire du Béninois un citoyen conscient des enjeux de développement, confiant et très engagé dans l’action citoyenne. En réalité, il n’y a pas que des infrastructures physiques à ériger, il y a, avant tout, «l’infrastructure mentale» à construire. C’est l’essence de tout changement durable.
«Il nous faut donc postuler les vertus que doit avoir l’individu-citoyen pour participer au bonheur de la communauté. […] Cette idéologie, c’est la transformation de l’Être par la vertu et le travail pour la production. Le nouvel Être béninois fera surgir le Bénin nouveau et s’engagera à tout donner à la République et à la communauté. Il nous reste encore une étincelle», écrivait le ministre Pascal Koupaki.
Cette «étincelle» évoquée est le sursaut de conscience qui sommeille en chaque Béninois. Elle ne demande qu’à être ravivée par l’exemple au sommet et l’éducation à la base. Dans les familles, dans les écoles et au sein de la Société civile, il est possible de façonner des citoyens adjuvants de l’idéal que poursuit le pays depuis ses origines, lequel est projeté à l’horizon 2060 à travers «Bénin 2060 Alafia».
Ce n’est donc pas superflu que le nouveau Président Wadagni ait ajouté au portefeuille du Ministre des Sports celui de l’Engagement civique. Cette synergie politique et sociale gagnerait à utiliser la ferveur et les canaux de mobilisation des organisations de la Société civile de jeunes, sinon de la jeunesse pour rebâtir l’infrastructure mentale du pays.
Emmanuel Loconon



