Le massacre par l’Armée coloniale française en 1944 à Thiaroye, au Sénégal, de tirailleurs africains qui réclamaient le paiement d’arriérés de soldes a été « prémédité et camouflé« , et son bilan est sans doute largement sous-estimé, dénonce un Livre blanc remis au Président sénégalais. Et dont l’AFP a obtenu une copie en exclusivité.

Le traumatisme lié au massacre de ces tirailleurs originaires de plusieurs pays ouest-africains (notamment Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée, Haute-Volta – devenue aujourd’hui le Burkina Faso), rapatriés après avoir combattu pour l’Armée française en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale et qui réclamaient le paiement d’arriérés de soldes avant de rentrer chez eux, est toujours vif au Sénégal. Et dans de nombreux pays du continent.
« Le bilan réel de la tragédie (de Thiaroye) est difficile à connaître de nos jours« , écrivent les chercheurs auteurs de ce Livre blanc de 301 pages. Selon eux, « les rapports contradictoires et manifestement faux parlent de 35 ou 70 morts » alors que « plus de 400 tirailleurs se sont volatilisés comme s’ils n’avaient jamais existé« .
« Les estimations les plus crédibles avancent les chiffres de 300 à 400 » morts, affirment-ils. La tuerie « devait convaincre que l’ordre colonial ne pouvait être écorné par les effets émancipateurs de la (Deuxième) guerre » mondiale sur les colonisés, écrivent-ils. C’est « la raison pour laquelle l’opération a été préméditée, minutieusement programmée et exécutée (…) dans des actions coordonnées« . « Il est certain que si les tirailleurs avaient été armés, ils se seraient défendus. Nulle part, le moindre acte de résistance n’a été mentionné« , affirment les chercheurs.
« La tuerie ne s’est pas limitée au camp de Thiaroye et à ses abords. Certains soldats ont été tués à la gare (de Thiaroye) et des blessés, probablement achevés et fusillés au cimetière (de Thiaroye) et en d’autres endroits et transférés là-bas (au cimetière de Thiaroye) pour leur inhumation« , ajoutent-ils.
– Un « mur d’ombres » sur les archives –
« Dans les jours qui ont suivi le massacre, les autorités françaises ont tout fait pour (le) camoufler, elles ont modifié les registres de départ de Morlaix (Port de départ en France, NDLR) et d’arrivée à Dakar, le nombre de soldats présents à Thiaroye, les causes du rassemblement des tirailleurs…« , souligne encore ce rapport.
En outre, « certaines archives administratives et militaires sont inaccessibles ou incohérentes, d’autres ont disparu ou ont été falsifiées« , note-t-il davantage. En raison de transferts de documents en France, il y a « une absence significative des sources relatives au massacre de Thiaroye dans les archives restées à Dakar« , capitale du Sénégal.
Lors de la mission du Comité en France ces derniers mois, « les recherches dans les archives françaises sur le massacre de Thiaroye ont certes bénéficié de la collaboration française, mais plusieurs de nos questions et demandes se sont heurtées à un mur d’ombres« , critiquent les chercheurs.
© Afriquinfos & Agence France-Presse



