Tanzanie: Colère populaire et répression après une élection contestée

La colère gronde dans les rues tanzaniennes...

Afriquinfos Editeur
6 Min de Lecture
Samia Suluhu Hassan
Samia Suluhu Hassan, présidente de la Tanzanie

Dar es Salaam (© 2025 Afriquinfos)- Entre revendications démocratiques et peur dans les rues, la Tanzanie traverse une crise sans précédent. Des milliers de manifestants descendent depuis le 29 octobre dans les rues pour contester les résultats de la présidentielle, jugée entachée d’irrégularités. L’atmosphère est lourde, explosive, et le pays tout entier retient son souffle.

Un pays en ébullition

Dar es Salaam, 29 octobre 2025. Dès l’aube, des colonnes de fumée s’élèvent dans le ciel de la capitale économique. Des pneus brûlent. Les sirènes retentissent. Des groupes de jeunes agitent des drapeaux de l’opposition, scandant des slogans pour “la vérité et la justice”. Sur les murs, des graffitis s’inscrivent à la hâte : “Tanzania mpya (Nouvelle Tanzanie”). À quelques mètres, un homme regarde la scène, silencieux. Il murmure: «Ce n’est plus une élection. C’est un cri».

À LIRE AUSSI : Tanzanie, Des élections peu inclusives en train de précipiter le pays dans des tueries inédites

Les manifestations ont éclaté à la suite de l’annonce des résultats provisoires donnant Samia Suluhu Hassan, présidente sortante, largement en tête. Une victoire saluée par le pouvoir comme “un plébiscite”, mais vécue par une grande partie de la population comme une trahison.

Des causes profondes, anciennes et accumulées

Depuis plusieurs mois, le climat politique s’assombrissait. L’opposition dénonçait des entraves à la liberté d’expression, des arrestations arbitraires et une mainmise totale du parti au pouvoir, le CCM, sur les institutions. Deux figures majeures de la scène politique, Tundu Lissu et Zitto Kabwe, ont été écartées de la course présidentielle, officiellement pour “non-conformité administrative”. Une manœuvre que beaucoup perçoivent comme un moyen de verrouiller le scrutin.

Le jour du vote, les réseaux sociaux ont été ralentis, puis totalement coupés. Les observateurs étrangers, eux, ont reçu des autorisations tardives, réduisant leur capacité à surveiller le déroulement du processus électoral. Dans un tel contexte, la défiance a enflé, et la rue s’est embrasée.

Les premiers affrontements

À Mwanza, à Dodoma, à Arusha, les scènes se répètent. Jets de pierres, gaz lacrymogènes, sirènes, cris.
Les forces de l’ordre, en tenue antiémeute, dispersent les attroupements à coups de grenades assourdissantes. Des témoins rapportent l’usage de balles réelles. Les vidéos circulent malgré la coupure d’Internet, relayées via VPN ou par messagerie cryptée.

Dans certains quartiers, les habitants ont érigé des barricades de fortune. « Nous n’avons plus peur », lance un manifestant à visage découvert. À ses côtés, une femme brandit une pancarte : “Justice now!” (la justice, maintenant).

Mais le gouvernement reste inflexible. Il parle de “troubles orchestrés” par des “agents extérieurs”, accusant l’opposition d’attiser la haine. Dans un communiqué, la présidente a promis “le retour rapide à l’ordre et à la stabilité”.

Une atmosphère tendue, lourde, irréelle

En marchant dans les rues de Dar es Salaam, on sent une tension presque palpable. Les commerces ferment plus tôt. Les taxis ne circulent plus après le coucher du soleil. Les habitants se pressent chez eux, dans un silence inquiet. Les radios locales diffusent en boucle des messages appelant au calme. Mais dans les esprits, le calme est loin.

Les plus jeunes, souvent au cœur des cortèges, évoquent un avenir bloqué. “Nous ne voyons rien changer, tout est décidé d’avance”, explique Daniel, 23 ans, étudiant en sociologie. Les plus âgés, eux, redoutent le retour des années de plomb. “Nous avons connu pire. Mais cette fois, le peuple semble décidé à ne plus reculer”, confie un commerçant à demi-voix.

La répression et la peur

Le couvre-feu décrété dans plusieurs villes n’a pas suffi à apaiser la colère. Au contraire, il a accentué la frustration. Selon des sources proches des ONG locales, plus de dix personnes auraient perdu la vie depuis le début des affrontements. Les forces de sécurité quadrillent les rues, tandis que des arrestations massives sont signalées dans plusieurs quartiers populaires.

L’ONU a exprimé son inquiétude face à ce qu’elle qualifie de “répression disproportionnée”. L’Union africaine, prudente, appelle au dialogue. Mais pour beaucoup, ces mots sonnent creux. Sur le terrain, la peur domine.

Un pays à la croisée des chemins

La Tanzanie se trouve face à une équation complexe : préserver la stabilité politique sans écraser la voix populaire. Le parti au pouvoir, fort de plus de six décennies de règne, voit poindre une génération décidée à réinventer la démocratie. Dans les rues, on entend déjà le mot “changement” murmuré comme un serment.

Les analystes le disent : ce qui se joue ici dépasse une simple contestation électorale. C’est un tournant. Une remise en question du pouvoir d’État, du contrôle de l’information et de la liberté citoyenne.

La question reste entière: la Tanzanie écoutera-t-elle ses rues ?

Les prochains jours seront décisifs. Le gouvernement promet des “concertations nationales”. L’opposition réclame la publication transparente des résultats bureau par bureau. La société civile tente de s’organiser, entre appels à la paix et exigences de justice.

L’odeur du gaz lacrymogène flotte encore dans l’air. Les cris se sont tus, mais l’écho demeure. Et dans cet écho, se dessine la voix d’un peuple qui, pour la première fois depuis longtemps, veut se faire entendre.

Yaëlle Lenga