Les Emirats Arabes Unis en Afrique, l’empire sans drapeau

Abou Dhabi a compris quelque chose avant beaucoup d’autres : la faiblesse institutionnelle africaine peut constituer un extraordinaire actif économique.

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Bijouterie à Dubaï, le 10 mars 2025.
Bijouterie à Dubaï, le 10 mars 2025 (AFP).

Dubaï (© 2026 Afriquinfos)- Ils sont onze millions d’habitants, dont à peine plus d’un million de citoyens émiratis. Leur territoire représente moins du vingtième de celui de la République démocratique du Congo. Pourtant, en une dizaine d’années, les Émirats arabes unis sont devenus l’une des puissances les plus influentes d’Afrique.

Vitrine d'une bijouterie à Dubaï, le 10 mars 2025 (photo, AFP).
Vitrine d’une bijouterie à Dubaï, le 10 mars 2025 (photo, AFP).

Pas d’ingérence manifeste. Pas de leçons politiques. Peu de soldats visibles. Mais des Ports, des mines, des hectares de terres agricoles, des raffineries d’or, des sociétés de sécurité, des Fonds souverains, des participations industrielles et, surtout, beaucoup d’argent.

Une enquête publiée début août 2026 par le ‘Financial Times’ a trouvé la formule: «The UAE’s imperial push into Africa» (Offensive impériale des Émirats en Afrique). Selon les données «fDi Markets» analysées par le quotidien britannique, les entreprises et Fonds émiratis ont annoncé depuis 2017 plus de 168 milliards de dollars de projets sur le continent. Toutes ces annonces ne se sont évidemment pas transformées en investissements effectivement décaissés, mais leur ampleur suffit à mesurer le changement d’échelle.

La question n’est donc plus de savoir si les Émirats sont devenus une puissance africaine. Ils le sont. La véritable question est de savoir quelle puissance ils sont devenus.

Un empire qui commence dans les Ports

Pour comprendre la stratégie émiratie, il faut commencer par la mer. ‘DP World’, le géant portuaire basé à Dubaï, exploite aujourd’hui des infrastructures en Angola, en Algérie, en Égypte, au Mozambique, au Sénégal et au Somaliland auxquelles s’ajoutent un important réseau logistique terrestre.

DP World construit aussi à Banana, en République Démocratique du Congo.  À Berbera, dans le Somaliland, ‘DP World’ ne gère plus seulement un quai : le Groupe a développé le Port, une Zone économique et un corridor destiné à relier l’Éthiopie à la mer. L’entreprise se présente elle-même comme le deuxième employeur du Somaliland après le Gouvernement.

Au Sénégal, ‘DP World’ exploite le terminal à conteneurs de Dakar depuis 2008, et construit désormais le Port en eau profonde de Ndayane. L’investissement initial dépasse le milliard de dollars. En juillet 2026, l’entreprise annonçait avoir achevé les principaux travaux de dragage treize mois avant le calendrier prévu.

Les Ports africains ont besoin de capitaux, d’équipements et de savoir-faire. Le Terminal de Dakar a considérablement augmenté ses capacités depuis l’arrivée de ‘DP World’. Berbera s’est modernisé.

Maputo et Luanda bénéficient également d’investissements lourds. Banana sera le premier Port en eaux profondes de la RDC ! Mais la logique émiratie ne semble pas exclusivement économique. Contrôler un terminal, c’est se placer sur l’artère par laquelle passent les importations, les exportations, les minerais et parfois l’approvisionnement de pays enclavés. Lorsque ces terminaux sont reliés à des Zones économiques, des entrepôts, des réseaux routiers et des entreprises de transport, ce n’est plus simplement une infrastructure que l’on exploite : c’est une chaîne commerciale que l’on maîtrise.

‘DP World’ revendique précisément cette logique d’intégration «end-to-end». En Afrique australe, son Corridor récemment lancé entre le Brésil, l’Angola et le Mozambique combine Ports, 52 entrepôts et plus de 4.250 véhicules. L’influence émiratie ne consiste donc pas forcément à posséder l’Afrique. Elle consiste à occuper progressivement les endroits par lesquels l’Afrique doit passer.

L’or africain, extraordinaire anomalie de Dubaï

Il existe cependant un domaine dans lequel le succès émirati est beaucoup plus difficile à célébrer : l’or. Les chiffres sont vertigineux.

Selon l’enquête de SWISSAID publiée en 2024, au moins 435 tonnes d’or ont quitté clandestinement l’Afrique au cours de la seule année 2022, pour une valeur supérieure à 30 milliards de dollars. Entre 2012 et 2022, l’organisation estime à 2.569 tonnes la quantité d’or africain importée aux Émirats sans avoir été déclarée comme exportée par les pays africains d’origine.

Reuters, reprenant cette étude, estime que 405 tonnes des 435 tonnes sorties clandestinement d’Afrique en 2022 ont été réceptionnées aux Émirats. Dubaï n’a pourtant pas de mines d’or.

Voilà tout le paradoxe : l’un des principaux centres mondiaux du commerce du métal jaune ne produit pratiquement pas le métal qu’il commercialise. Il le reçoit, le raffine, lui donne une nouvelle origine commerciale puis le remet dans les circuits internationaux.

Le document à l’origine de cet article insistait déjà sur ce phénomène : derrière l’image des Émirats investisseurs, mécènes ou partenaires du développement africain se trouve une autre réalité, celle d’une place commerciale devenue le débouché privilégié d’une partie considérable de l’or qui échappe aux États africains.

Le Cameroun offre probablement l’un des exemples les plus stupéfiants. En 2023, selon son rapport ITIE, le Cameroun a officiellement déclaré 22,3 kilogrammes d’exportations d’or. Dans le même temps, les Émirats arabes unis déclaraient avoir importé plus de 15 tonnes d’or camerounais. Près de 700 fois plus !

L’ITIE estime que ces fuites pourraient représenter environ 300 millions de dollars de recettes perdues chaque année pour l’État camerounais !

Cette différence statistique raconte à elle seule l’existence d’une chaîne économique parallèle : mines artisanales ou semi-mécanisées, intermédiaires, négociants, frontières, transporteurs, exportateurs, acheteurs et enfin marché de destination ! Dubaï se situe au bout de cette chaîne. Ce qui explique pourquoi le problème ne peut être réduit à quelques contrebandiers africains.

Un système qui transforme l’opacité africaine en avantage comparatif

Les Émirats ont naturellement réagi. Ils ont renforcé leurs dispositifs de lutte contre le blanchiment et imposé de nouvelles obligations au secteur des métaux précieux. Les progrès accomplis ont d’ailleurs conduit le Groupe d’action financière, le GAFI, à retirer les Émirats de sa «liste grise» en février 2024, après leur placement sous surveillance renforcée en 2022. Il serait donc excessif de prétendre que rien n’a changé.

Mais les flux aurifères africains posent une question beaucoup plus embarrassante que celle de la seule conformité réglementaire. Pourquoi Dubaï est-il devenu une destination aussi extraordinairement efficace pour l’or qui échappe aux Administrations fiscales et douanières africaines ?

L’intérêt du modèle émirati réside précisément dans cette capacité à absorber des capitaux et des matières premières provenant de pays où les institutions sont faibles, puis à les reconnecter à l’économie mondiale.

Plus de 30.000 entreprises africaines sont désormais enregistrées auprès de la Chambre de commerce de Dubaï. C’est évidemment la preuve d’un extraordinaire succès économique et de l’attractivité de la place. Mais cette fonction de passerelle a son envers.

Dubaï est devenu pour l’Afrique ce que Londres, Genève ou certaines places offshore ont longtemps été pour d’autres régions : un sas entre des économies fragiles et les circuits mondiaux du capital. Un espace refuge pour les flux financiers inavouables et injustifiables.

Au Soudan, la frontière entre commerce et guerre disparaît

C’est au Soudan que la stratégie émiratie prend sa dimension la plus inquiétante. Le ‘Financial Times’ ouvre son enquête d’août 2026 sur un épisode digne d’un film : au début de la guerre civile le 15 avril 2023, au moins 1,5 tonne de lingots, représentant environ 100 millions de dollars à l’époque, aurait été dérobée après la prise de la Raffinerie publique de Khartoum et de réserves bancaires.

Selon les témoignages recueillis par le quotidien britannique, corroborés par plusieurs sources, une partie de cet or aurait ensuite été transportée par les Forces de soutien rapide, les FSR, vers des pays voisins avant d’être acheminée par avion vers les Émirats. Les FSR contestent leur implication dans le vol. Depuis 2023, de multiples éléments ont mis en cause le soutien extérieur reçu par les FSR de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti.

Dans son rapport de janvier 2024, le Groupe d’experts des Nations Unies sur le Soudan qualifiait de «crédibles» les accusations concernant le passage d’armes et de munitions par l’aéroport d’Am-Djarass, au Tchad, où arrivaient des avions en provenance des Émirats. Abou Dhabi a toujours affirmé que ces rotations relevaient de l’aide humanitaire.

En mai 2025, Amnesty International est allé plus loin. L’organisation a identifié des bombes guidées GB50A et des obusiers chinois AH-4 utilisés par les FSR, et estimé que ces matériels avaient «presque certainement» été réexportés par les Émirats arabes unis.

Abu Dhabi a catégoriquement rejeté les conclusions d’Amnesty, et réaffirmé ne fournir d’armes à aucun des belligérants. L’affaire est d’autant plus lourde que les États-Unis ont déterminé en janvier 2025 que les FSR et certaines milices alliées avaient commis un génocide au Soudan. Washington sanctionnait simultanément sept entreprises appartenant aux FSR et installées aux Émirats, accusées notamment de participer à l’approvisionnement du mouvement.

Et depuis, la mécanique n’a cessé de se préciser. En avril 2026, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a sanctionné plusieurs personnes impliquées dans le recrutement et le déploiement d’anciens militaires colombiens combattant aux côtés des FSR. Des documents et enquêtes ultérieurs ont établi l’existence de filières passant notamment par la Libye. Une nouvelle investigation du ‘Financial Times’, publiée en août 2026, retrace le recrutement d’environ 2.000 Colombiens par une société de sécurité établie aux Émirats et leur déploiement dans le conflit soudanais. Les autorités émiraties ont démenti toute assistance militaire aux FSR. Cette précision est indispensable mais elle n’efface pas l’accumulation des interrogations.

L’arrêt de la CIJ qui ne dit pas ce qu’Abou Dhabi lui fait dire

En mars 2025, le Soudan avait même saisi la Cour internationale de Justice contre les Émirats, leur reprochant une complicité dans le génocide commis contre les Massalit.

La procédure a été rayée du rôle le 5 mai 2025. Abou Dhabi s’est immédiatement félicité d’un rejet qui démontrerait le caractère infondé des accusations. Mais juridiquement, la réalité est plus subtile.

La Cour n’a pas jugé au fond que les Émirats étaient innocents des faits allégués. Elle a conclu qu’elle ne disposait pas de la compétence nécessaire pour examiner l’affaire, notamment en raison de la réserve formulée par les Émirats à l’article IX de la Convention sur le génocide. C’est une différence considérable. L’affaire a disparu judiciairement sans que les accusations soient tranchées au fond.

Après l’or et les Ports, la terre

L’autre obsession émiratie est moins spectaculaire que la guerre, mais peut être plus structurante : l’agriculture. Les Émirats importent l’immense majorité de leurs besoins alimentaires. Leur sécurité nationale dépend donc directement de leur capacité à sécuriser des approvisionnements extérieurs.

L’Afrique constitue une réponse évidente. Les entreprises émiraties ont investi ou négocié des projets agricoles en Égypte, au Soudan, en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie, en Angola, en Mauritanie et ailleurs. Le Soudan occupait une place particulièrement importante dans cette stratégie : selon l’Africa Center for Strategic Studies, près de 22 milliards de dollars d’investissements et d’actifs émiratis y avaient été engagés ou annoncés, dont un projet de 10 milliards concernant près d’un million d’hectares (soit la superficie du Liban) de terres agricoles, et un ensemble portuaire de plusieurs milliards sur la mer Rouge !

Juste avant la guerre, un autre projet de Port de six milliards de dollars devait être relié par route à quelque 170.000 hectares de terres agricoles. Lorsque des États africains confrontés eux-mêmes à l’insécurité alimentaire mettent des surfaces considérables au service de la sécurité alimentaire d’un État riche mais désertique, n’est-ce pas paradoxal ?

 Après les minerais africains transformés ailleurs, voici donc potentiellement les terres et l’eau africaines mobilisées pour sécuriser l’approvisionnement alimentaire d’autres populations.

La puissance idéale parce qu’elle ne donne pas de leçons

C’est probablement ici que réside le génie diplomatique émirati. Abou Dhabi ne demande pratiquement jamais à ses partenaires africains d’être démocratiques. Il ne conditionne pas ostensiblement ses investissements à la gouvernance, aux droits humains, à l’organisation d’élections transparentes ou au respect de standards politiques.

Pour des régimes africains ‘fatigués’ des leçons occidentales, cette attitude est extrêmement séduisante. Un Port contre une concession. Une mine contre un financement. Des terres contre des capitaux. Un partenariat sécuritaire contre une influence diplomatique. Chacun y trouve apparemment son compte.

Mais cette neutralité politique possède son prix: elle peut rendre indifférent au type de pouvoir avec lequel on traite, tant que celui-ci garantit l’accès aux actifs recherchés.

C’est là que le modèle émirati devient plus politique qu’il n’en a l’air. À la différence de la France d’hier ou de la Chine des années 2000, l’influence émiratie ne repose pas sur une doctrine idéologique globale. Elle fonctionne par opportunités, nœuds stratégiques et relations personnelles. Elle est extraordinairement pragmatique et c’est précisément pour cela qu’elle est efficace.

Posséder les flux permet de peser sur les Gouvernements. C’est un empire de plateformes davantage qu’un empire territorial et cette stratégie bénéficie d’un avantage considérable : elle avance sous les couleurs du commerce.

Le véritable scandale est aussi africain

Il serait pourtant trop confortable de terminer cette histoire en transformant les Émirats en uniques coupables. Car, personne n’oblige un État africain à abandonner la surveillance de ses mines.

Personne n’oblige une Administration douanière à déclarer 22 kilogrammes d’or quand quinze tonnes apparaissent quelques milliers de kilomètres plus loin. Personne n’oblige un Gouvernement à céder des infrastructures stratégiques dans des conditions qu’il n’est ensuite plus capable de contrôler. Personne n’oblige les dirigeants africains à déposer leur fortune à Dubaï.

Si les Émirats réussissent aussi spectaculairement en Afrique, c’est aussi parce que certaines élites africaines leur fournissent exactement le terrain dont leur modèle a besoin : États faibles, Administrations contournables, marchés opaques, besoins immédiats de liquidités et décisions économiques concentrées entre quelques mains.

C’est probablement la conclusion la plus dérangeante de l’enquête du ‘Financial Times’. Abou Dhabi a compris quelque chose avant beaucoup d’autres : la faiblesse institutionnelle africaine peut constituer un extraordinaire actif économique.

Les Émirats proposent des capitaux, des infrastructures et une connexion à l’économie mondiale. Ils contribuent réellement à moderniser certains Ports, financent des énergies renouvelables, créent des emplois et ouvrent aux entreprises africaines un accès incomparable aux marchés du Golfe et de l’Asie.

C’est sur ces arguments qu’Abou Dhabi a répondu au ‘Financial Times’, dénonçant une vision «impériale» qu’il juge paternaliste et affirmant que ses relations avec l’Afrique reposent sur la souveraineté des États et des intérêts partagés.

L’argument mérite d’être entendu. Mais, il ne répond pas entièrement à la question. Car, un empire moderne n’a justement plus besoin de retirer leur souveraineté aux États. Il lui suffit que ceux-ci soient souverains lorsqu’ils signent — et suffisamment faibles ensuite pour que l’essentiel de la valeur puisse leur échapper.

Derrière les gratte-ciel de Dubaï, les terminaux flambant neufs et les milliards annoncés se joue ainsi une bataille beaucoup plus fondamentale. Celle de savoir si l’Afrique utilisera les capitaux émiratis pour construire sa propre puissance, ou si elle laissera une nouvelle puissance extérieure construire la sienne avec les Ports, les minerais, les terres et parfois les guerres du continent.

Après les Empires européens, la Guerre froide et la percée chinoise, l’Afrique découvre peut-être une nouvelle forme de dépendance. Elle n’a plus de drapeau mais un Fonds d’investissement, un terminal portuaire et un compte à Dubaï.

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