Evaluation du coût du refus de visas Schengen aux Africains en 2023 (Experts)

Afriquinfos Editeur 358 Vues
8 Min de Lecture

Paris (© 2024 Afriquinfos)- En 2023, 704.000 demandes de visa Schengen provenant de ressortissants d’Afrique ont été rejetées, selon les statistiques de la plateforme officielle SchengenVisainfo. Cela représente près de 60,5 millions USD (56,3 millions €) de dépenses effectuées en pure perte par des Africains en faveur de l’UE (Union européenne). Les frais de demande, qui sont actuellement de 80 € par dossier, ne sont pas remboursables.

La somme de 60,5 millions USD représente également 43% des dépenses mondiales en demandes de visa. Ce sont les demandeurs algériens qui ont payé le plus lourd tribut aux refus de visa dans l’espace Schengen en 2023. À 80 euros la demande (soit plus du tiers du salaire moyen algérien), ils ont versé plus de 13 millions d’euros, en vain, aux États de l’Union européenne. Suivent les Marocains qui ont déboursé inutilement près de 11 millions d’euros, puis les Égyptiens, les Nigérians et les Tunisiens.

Au 6è rang du nombre de demandes refusées, les Sénégalais ont collectivement payé 2,11 millions d’euros pour ne pas avoir de visa. Pour eux, le pourcentage de refus approche les 70%! Ce chiffre est dépassé pour les demandeurs du Congo-Brazzaville, de la Guinée, du Mali ou de la Guinée-Bissau. Le Maroc se positionne en tête des pays qui ont émis le plus de demandes de visa Schengen au cours de l’année dernière, et il est également parmi les premiers en termes de dossiers rejetés, dont le nombre s’élève à 136.367, soit 8,3% du total des visas refusés.

Des frais de visa en hausse en 2024 dans l’espace Schengen

Ce coût devrait s’alourdir cette année puisque la demande de visa coûte désormais « 12,5% de plus ». Si la tendance haussière des demandes de visa ainsi que leurs rejets se poursuivent, ces chiffres augmenteront de façon conséquente, étant donné que depuis ce mardi 11 juin, il faut débourser 10 euros de plus, soit 90 euros, rien que pour faire une demande de visa court séjour pour rejoindre l’espace Schengen, conformément à une mesure prise par l’UE.

De manière globale, les rejets de demandes de visas Schengen ont rapporté 130 millions euros aux services d’immigration européens en 2023, selon de récentes statistiques de ‘l’EU Observer’, contre 105 millions € en 2022. Ces frais proviennent à environ 90% des continents africain et asiatique. L’Afrique en est conséquemment impactée selon les observateurs, vu le niveau encore bas de la moyenne des revenus des populations.

Face à cette situation alarmante, des voix s’élèvent pour appeler à une politique migratoire plus juste et équitable de la part de l’Union européenne. Il est urgent de revoir les processus de demande de visa Schengen afin de réduire le nombre de refus, et de limiter les pertes financières pour les demandeurs africains.

Plus de refus pour l’Afrique

En août 2022, la Fédération marocaine des droits du consommateur s’est saisie du sujet. Son président, Bouazza Kherrati, a envoyé un courrier à Hélène Le Gal, ambassadrice de France dans le Royaume chérifien à l’époque. Dans sa lettre, il a demandé la restitution des «frais des visas non délivrés», invoquant un «service non fait». Bouazza Kherrati a reçu une fin de non-recevoir de la part de la diplomate. Un mois plus tard, le 14 septembre, 115 organisations des deux rives de la Méditerranée ont signé l’appel intitulé: «La politique des visas: discriminations et injustice».

Selon elles, entre 2021 et mars 2022, 23% des demandes de visa en provenance des pays du Maghreb ont été refusées parce que ces États rechignent à rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière en France. Ces organisations dénoncent des procédures «extrêmement coûteuses et sans remboursement en cas de refus», ainsi que «des mesures discriminatoires insupportables».

Le 28 septembre 2021, sur France Inter, Gabriel Attal, alors Porte-parole du Gouvernement, parlait d’une «décision drastique, inédite, mais nécessaire» pour justifier la baisse sévère du nombre de visas accordés aux Tunisiens (-30%), aux Marocains (-50%) et aux Algériens (-50%).

La situation n’est pas tout à fait inédite. Dans les pays africains, le taux de refus est particulièrement élevé depuis au moins 2015 et ce que l’on a appelé en Europe «la crise migratoire». En 2019, année pré-Covid qui peut être considérée comme une année «normale» (la pandémie a par la suite fait chuter les voyages internationaux), sur 1.471.374 demandes de visa en provenance de 47 pays africains, 448.400 ont été refusées, soit un taux de 30,47%. C’est presque deux fois plus que la moyenne de l’ensemble des Consulats français dans le monde (16%). Dans le détail, certains pays se distinguent. C’est le cas de l’Algérie (de 41,6% de refus à 54,8% selon les Consulats), du Sénégal (42,7% de refus), des Comores (42,3%), de la Guinée-Conakry (52%), du Nigeria (41,3% de refus à Abuja et 52% à Lagos), du Togo (34,9%) ou encore du Maroc (32%).

En septembre 2022, à Dakar, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous de dépôt de dossier auprès du prestataire privé VFS Global (qui gère le dépôt du dossier et l’enregistrement des données biométriques pour le compte du Consulat français) dépassaient deux mois. Quant à ceux qui avaient enfin pu le déposer, ils n’avaient toujours pas obtenu de réponse plusieurs semaines après leur enregistrement. Afin de débloquer la situation, Moïse Sarr, le Secrétaire d’État chargé des Sénégalais de l’étranger, avait rencontré les 12 et 22 août Philippe Lalliot, l’ambassadeur de France, et Didier Larroque, le consul général à Dakar. Les deux diplomates ont promis de renforcer les équipes et d’ouvrir 1.200 créneaux supplémentaires au niveau du prestataire.

Ainsi que l’a révélé la lettre d’information ‘d’Africa Intelligence’, une enquête administrative diligentée par le Quai d’Orsay au sujet du consulat français de Dakar a mis au jour un «trafic de visas» dont auraient pâti de nombreux demandeurs. Centrafrique, Congo-Brazzaville, Sénégal… Les affaires de corruption dans les services consulaires français sont récurrentes. En 2007, un rapport du Sénat établissait le constat suivant: «Pas un Consulat visité n’a été épargné par des cas de corruption d’agents, en relation avec la demande de visas».

Afriquinfos