Dans les pays du Sud, la transition agroécologique au défi du financement

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The conversation (© 2024)- L’Objectif de développement durable 2 sera-t-il atteint en 2030 ? Aurons-nous d’ici là collectivement éliminé la faim, amélioré la nutrition et promu une agriculture durable ?

Alors que l’insécurité alimentaire repart à la hausse et que le concept de souveraineté agricole fait craindre un repli sur soi et sur nos assiettes, le déficit de financement pour des systèmes alimentaires durables est immense. En particulier dans les pays du Sud, où des défis majeurs et interdépendants se posent.

Comment engager une transformation de l’agriculture dans des pays déjà fortement exposés à l’instabilité climatique et à la dégradation des ressources naturelles alors que bien souvent, plus de la moitié de la population travaille dans le secteur primaire ?

Intensifier, protéger et prospérer : équation (im) possible ?

L’agriculture est trop souvent considérée comme ennemi de l’environnement. Dans les pays du Sud, et en particulier en Afrique, il existe une concurrence forte entre enjeux environnementaux (protection de la biodiversité et des sols), objectifs de développement agricole et sécurité alimentaire.

Or les systèmes agricoles et alimentaires y sont sous forte tension, le nombre de personnes sous ou mal nourries reste très important. La quête de souveraineté, donc de moindre dépendance, oblige à repenser les modes de production pour répondre aux besoins d’une population croissante.

L’agriculture et la paysannerie dans les pays du Sud doivent donc à la fois produire plus et produire dans des écosystèmes fragiles et fragilisés, notamment par le changement climatique. Une transformation des systèmes agricoles est donc nécessaire et urgente pour répondre à ces multiples défis.

Vers une intensification agroécologique

Cette révolution agricole ne peut se fonder uniquement sur une intensification agrochimique autour du paquet technologique de la Révolution verte qu’a notamment connue l’Asie dans les années 1970. Elle doit, au contraire, s’appuyer sur une intensification agroécologique qui allie productivité élevée, réduction de l’empreinte environnementale et changement des pratiques sociales pour une plus grande équité des systèmes alimentaires.

Cela ne signifie pas pour autant que le recours aux intrants de synthèse est à exclure. En Afrique subsaharienne, 10 à 20 fois moins d’engrais minéraux sont utilisés qu’en Europe, ce qui ne permet pas de maintenir une fertilité suffisante des sols.

L’intensification agroécologique offre plus qu’une simple panoplie de pratiques, elle englobe des dimensions sociales, économiques et politiques, comme le rappelle le Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE) et ses 13 principes de l’agroécologie. Mais cette transformation n’est pas dépourvue de défis : son adoption requiert de nouvelles pratiques agricoles, un accès adéquat à la formation et des mécanismes de financement appropriés.

Des défis de financement

Or, aujourd’hui, les financements demeurent principalement orientés vers la sécurité alimentaire. Très peu irriguent la transition vers une agriculture durable. Les perspectives de financements en la matière sont loin d’être à la hauteur des enjeux, a fortiori dans les Suds.

Le HLPE estime ainsi que l’investissement public pour les approches agroécologiques demeure extrêmement limité, entre 1 et 1,5 % des budgets totaux consacrés à l’agriculture.

Plus particulièrement dans les pays du Sud, où les soutiens publics sont déjà faibles et très peu orientés vers des modes de production durables, rappelle l’Observatoire mondial des soutiens publics à l’agriculture. Ils sont aussi fortement dépendants des budgets alloués par l’aide publique au développement et ces derniers restent très faiblement orientés vers l’agroécologie.

Jyotsna Puri, vice-présidente du Fonds international de développement agricole (FIDA) estime que le déficit en matière d’adaptation au changement climatique « se situe entre 194 et 366 milliards de $ et que les besoins de financement actuels sont de 10 à 18 fois supérieurs aux flux publics internationaux actuels ».

S’appuyant sur les travaux de l’économiste Michael Greenstone, Esther Duflo considère pour sa part qu’il faut tenir compte d’une dette morale de 500 milliards de dollars par an (contre une aide de 100 milliards actuellement) pour les pays pauvres. Ceci en compensation de l’impact mortifère du changement climatique, dont les effets négatifs sont plus marqués pour les pays du Sud en raison de leur situation géographique, « entre l’Équateur et les tropiques ».

Des modèles de financement innovants

Pour répondre à ces défis du financement et de la justice climatique, il est nécessaire de mobiliser une coalition de financeurs : institutions internationales, banques multilatérales de développement, banques, fonds philanthropiques, fonds à impact… La combinaison de financements publics et privés, dans l’esprit du nouveau Pacte financier mondial, le Pacte de Paris pour les peuples et la planète doit notamment permettre de faire face aux défis communs de « la lutte contre les inégalités, le changement climatique et la protection de la biodiversité ».

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À l’échelle des pays, pour faire face au dérèglement climatique et aux catastrophes naturelles affectant particulièrement les pays les plus vulnérables, plusieurs mécanismes sont d’ores et déjà mobilisés par les institutions internationales (Banque Mondiale ou FMI).

À l’échelle des acteurs, la mobilisation d’une pluralité de financeurs doit permettre de couvrir les besoins en financements productifs liés à la transition écologique avec une ingénierie financière adaptée. Cette mobilisation doit permettre d’articuler les financements de l’amont (investissements dans des unités de production d’intrants), de la production (financement de la campagne, acquisition d’engrais) et de l’aval (unités de stockage et accès aux marchés).

Elle doit tenir compte de critères environnementaux. Par exemple, en mettant en place des conditions financières incitatives liées à l’atteinte d’indicateurs clés de performance sociale. Les ressources mobilisées doivent être adaptées au temps long d’une telle transition. Enfin, pour faciliter cette mobilisation, des mécanismes de couverture ou de partage du risque sont nécessaires (risques climatiques couverts par des mécanismes de garantie ou d’assurance indicielle).

Garantir des débouchés aux producteurs

Aux côtés de l’action du secteur financier et bancaire pour financer l’agriculture, le financement par les chaînes de valeurs peut lui aussi être mobilisé pour accélérer les transitions. Les financements des agriculteurs ne proviennent pas des banques, mais des acteurs de la chaîne de production. Cela a longtemps été utilisé, et l’est encore, dans certaines zones rurales, en particulier pour les filières d’exportation (coton, café, cacao, etc.).

Ce mode de financement est structuré au profit des activités de commercialisation des produits. Il est proposé par différents acteurs qui deviennent des fournisseurs de services financiers (fournisseurs d’intrants, acheteurs, transformateurs, intermédiaires, etc.). Concrètement, un producteur obtient un financement de l’entreprise qui achètera sa production avant la campagne pour acheter des semences. Une fois la récolte réalisée, le montant du financement initial est déduit de ce que touchera le producteur. Il est souvent présenté comme une solution face aux difficultés pour les producteurs agricoles dans les pays du Sud d’accéder aux crédits.

La contractualisation entre l’agriculteur et l’entreprise qui achètera sa production, lorsqu’elle implique l’accès à des intrants, des crédits ou de l’assistance technique sont une forme de financement par les chaînes de valeurs. Celle-ci peut se révéler un moteur important de transformation des agricultures, comme l’illustre l’engagement de grands distributeurs, même si cela ne s’applique encore qu’à une minorité de producteurs. Elle garantit au producteur l’accès à un marché, condition indispensable à son engagement.

S’inspirer du commerce équitable

L’agriculture contractuelle peut en outre faciliter l’intégration de pratiques durables au travers de cahiers des charges (fertilisation organique, utilisation raisonnée des pesticides ou développement d’alternatives, agroforesterie, etc.), tout en assurant l’accès aux intrants et équipements nécessaires à ces pratiques.

Pour aller plus loin, une transformation systémique des business models des distributeurs et du fonctionnement des marchés est nécessaire pour une meilleure valorisation des produits issus de l’agriculture durable. Le modèle du commerce équitable peut être inspirant – il offre des prix garantis doublés d’une prime qui permet aux producteurs de s’engager durablement dans des transitions agroécologiques.

De plus, pour garantir l’engagement des producteurs, il est primordial de créer un écosystème d’appui et de conseil viable et de construire des filières organisées et structurées dans un cadre de régulation clair.

L’agroécologie pour rassurer les marchés financiers

En outre, pour les acteurs de l’aval des filières agricoles, engager les agricultures familiales dans des modèles plus résilients face aux effets du changement climatique qui limitent leur empreinte sur la biodiversité ou les sols présentent aussi un avantage en termes de gestion des risques opérationnels et financiers à moyen et long terme.

Avec les réglementations en cours de développement (clauses miroirs, lutte contre la déforestation importée, les métriques bas carbone ou net zéro, etc.), les engagements des entreprises de l’aval pour assurer un sourcing durable vont être de plus en plus scrutés par la société civile, mais aussi par les banques et institutions financières qui auront, elles aussi, à assurer la durabilité de leur portefeuille.

Si c’est encore un signal faible, l’intensification agroécologique pourrait devenir un argument de couverture du risque face aux pressions climatiques et environnementales.

Évaluer l’impact des projets financés

Les enjeux de la transformation de l’agriculture dans les pays du Sud sont tels qu’il apparaît nécessaire de conditionner le plus possible le financement des investissements de la transformation à des évaluations d’impact. Les travaux de Duflo et Banerjee, prix Nobel d’économie 2019, sont souvent cités en exemple pour leur méthode rigoureuse. Mais cette méthodologie devrait être complétée par des cadres de suivi-évaluation pragmatiques et faciles à mettre en place, afin de mobiliser le plus grand nombre d’intermédiaires financiers.

La mise en œuvre d’une comptabilité environnementale des exploitations agricoles apparaît également comme une orientation possible pour concilier intérêts économiques et préservation des écosystèmes naturels. Elle permettrait de transférer les meilleures expériences sur les territoires en transition et de renforcer la redevabilité vis-à-vis des financeurs.

The Conversation.