Extraits du livre de l’écrivain togolais Georges Holassey

<strong style="margin-right:4px;">Roman de Georges Holassey en librairie dès le 02 Octobre 2013.</strong> Si jamais ils t’arrêtent

EXTRAITS

J&rsquo;ai d&eacute;cid&eacute; de quitter la r&eacute;gion parisienne pour Baden-Baden parce que je ne me sens plus en s&eacute;curit&eacute;.

Tout me plonge dans une angoisse terrible. Un regard crois&eacute; dans la rue, et j&rsquo;ai peur qu&rsquo;on m&rsquo;ait identifi&eacute; pour me d&eacute;noncer &agrave; la pr&eacute;fecture. Quelques sons de sir&egrave;ne entendus au loin, et je fr&eacute;mis pendant des heures, perch&eacute; &agrave; la fen&ecirc;tre : est-ce la police qui vient me chercher ?

Ma vie est devenue infernale. J&rsquo;ai pens&eacute; qu&rsquo;il me serait plus agr&eacute;able de vivre en Allemagne, que je retrouverais une vie plus sereine &agrave; Baden-Baden. D&rsquo;ailleurs, peu m&rsquo;importe le lieu o&ugrave; je vivrai, pourvu qu&rsquo;on m&rsquo;y laisse tranquille.

J&rsquo;ai pris le train cet apr&egrave;s-midi apr&egrave;s une longue r&eacute;flexion sur cette destination hors de France. Baden-Baden. Une ville dont je n&rsquo;ai pas entendu vanter une quelconque hospitalit&eacute; envers ceux de ma cat&eacute;gorie, mais qui m&rsquo;attire pour avoir offert une vie &agrave; mon cousin. Et je suis parti.

Le train est bond&eacute; de supporters du Paris-Saint-Germain qui joue ce soir contre le Racing Club de Strasbourg. Un match important, para&icirc;t-il. Et ils crient sans cesse &laquo;les Strasbourgeois vont prendre une racl&eacute;e ce soir!&raquo;. Buvant et fumant dans le train comme pour provoquer les contr&ocirc;leurs ou exasp&eacute;rer les voyageurs. Il n&#39;y a que tr&egrave;s peu de r&eacute;pit. Quelques secondes o&ugrave; ces tapageurs survolt&eacute;s semblent faire une pause pour reprendre leur souffle ou boire un coup. Et au moment o&ugrave; on pense avoir un peu de calme, au moment o&ugrave; ces dames allemandes assises en face de moi croient pouvoir lire leur revue tranquillement, il y en a toujours un qui crie &laquo;les Strasbourgeois vont prendre une racl&eacute;e ce soir!&raquo; et emporte les autres dans un raffut insupportable. Je prie pour qu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas de bagarre. &Ecirc;tre pr&eacute;sent sur le lieu d&#39;une rixe, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il y a de plus funeste pour quelqu&rsquo;un de ma cat&eacute;gorie. On risque d&rsquo;&ecirc;tre contr&ocirc;l&eacute; par la police et arr&ecirc;t&eacute;.

Cette peur d&rsquo;&ecirc;tre contr&ocirc;l&eacute; me fait soudain penser &agrave; la fronti&egrave;re. M&ecirc;me si l&rsquo;Europe est devenue un seul pays comme on le dit, avec des fronti&egrave;res muettes qui ne demandent plus de pi&egrave;ces d&rsquo;identit&eacute; aux voyageurs, il suffit par malheur qu&rsquo;un vieux d&eacute;mon des nations se r&eacute;veille au moment o&ugrave; le train arrive &agrave; la fronti&egrave;re allemande. Et une frayeur irr&eacute;pressible me traverse le corps. J&rsquo;ignore l&rsquo;allemand et ne peux pas leur expliquer ma situation si jamais ils m&rsquo;arr&ecirc;tent. Les quelques expressions que Klaus nous avait apprises, je les ai oubli&eacute;es. C&rsquo;est un vieil Allemand qui vivait chez nous, dans une maison non loin de l&rsquo;oc&eacute;an, un pavillon &agrave; la fa&ccedil;ade d&eacute;cr&eacute;pie &agrave; cause du vent charg&eacute; de sel. Klaus ne travaillait pas et je ne saurais dire de quoi il vivait. On racontait que des amis ou des proches parents lui envoyaient un peu d&rsquo;argent depuis l&rsquo;Allemagne. Allez savoir combien ils lui envoyaient pour lui permettre de vivre sans travailler. Pas beaucoup je crois, car il ne vivait pas comme un riche et semblait souffrir de faim. Il souffrait aussi du paludisme et avait parfois des douleurs d&rsquo;estomac &agrave; cause des amibes et des ascaris, ces vers qui pullulaient dans l&rsquo;eau, &agrave; l&rsquo;aff&ucirc;t dans les aliments pour nous parasiter l&rsquo;estomac.

Klaus regrettait que notre pays ne soit pas rest&eacute; sous domination allemande. Nous serions n&eacute;s germanophones au lieu d&rsquo;&ecirc;tre n&eacute;s francophones. Et cela lui aurait facilit&eacute; la communication avec nous. Nous avions du mal &agrave; retenir les expressions qu&rsquo;il nous apprenait, parce que c&rsquo;est quand m&ecirc;me difficile l&rsquo;allemand. Et puis, nous ne voyions pas l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t d&rsquo;apprendre une langue qui n&rsquo;est plus parl&eacute;e chez nous depuis la fin de la Grande Guerre. Depuis ces jours o&ugrave; les Allemands avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de plier bagage apr&egrave;s les derni&egrave;res explosions ayant donn&eacute; la victoire aux alli&eacute;s et renvoy&eacute; leurs colonies &agrave; Berlin ou &agrave; Munich.

Si quelqu&rsquo;un pouvait dire &agrave; Klaus o&ugrave; je me trouve aujourd&rsquo;hui, s&rsquo;il pouvait savoir comment je vis depuis que je suis arriv&eacute; en France, il dirait, comme il le disait souvent, &laquo; vous avez un tr&egrave;s beau pays, mon petit; pourquoi partir ? &raquo; Et il ne comprendrait vraiment pas pourquoi je suis parti.

Je n&rsquo;arrive pas &agrave; trouver le sommeil. Je suis content et &agrave; la fois inquiet. Je suis content d&rsquo;avoir trouv&eacute; un toit. Je ne pense pas que Ga&eacute;tan me mettra &agrave; la porte demain ou apr&egrave;s demain. Mais je suis inquiet des jours &agrave; venir. Jusqu&rsquo;&agrave; quand durera cette vie d&rsquo;errance? Cela fait d&eacute;j&agrave; trois ans que je suis en France, mais j&rsquo;ai l&rsquo;impression que je suis en train de tout recommencer &agrave; z&eacute;ro. Je me tourne d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, puis de l&rsquo;autre, cherchant &agrave; dissiper cette inqui&eacute;tude qui m&rsquo;&ocirc;te le sommeil. J&rsquo;ai fait le choix de tenter l&rsquo;aventure, ce n&rsquo;est pas le moment de baisser les bras. Sinon, c&rsquo;est la mort.

En Europe, peu de personnes comprennent pourquoi des gens comme Flavien et moi ne retournent pas chez eux, alors qu&rsquo;ils en ont marre de cette vie d&rsquo;errance. Certains ne cherchent m&ecirc;me pas &agrave; comprendre. Mais il faut quand m&ecirc;me leur dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;effet sans cause. La cause de ces aventures souvent difficiles et parfois p&eacute;rilleuses, c&rsquo;est cette &eacute;norme diff&eacute;rence qui existe entre la vie d&rsquo;ici et celle de l&agrave;-bas. Prenons seulement le cas de la monnaie. Imaginez seulement qu&rsquo;un euro fait plus de six cent cinquante francs CFA, et qu&rsquo;avec cinquante euros envoy&eacute;s aux parents, ils peuvent manger pendant plusieurs semaines. Comment voulez-vous que ceux qui sont l&agrave;-bas n&rsquo;aient pas envie de venir tenter leur chance ici pour aider leurs parents qu&rsquo;ils voient d&eacute;molir par la mis&egrave;re?

La rivi&egrave;re coule toujours vers l&rsquo;aval, disait mon p&egrave;re. C&rsquo;est une loi de la nature. Partir vers l&agrave; o&ugrave; l&rsquo;odeur de la vie semble plus agr&eacute;able, c&rsquo;est aussi une r&eacute;action naturelle, je crois.

D&rsquo;o&ugrave; je viens, il y a des vies plus malheureuses que la mienne. Des vies qui s&rsquo;accrochent &agrave; l&rsquo;espoir de trouver l&rsquo;opportunit&eacute; pour partir vers le nord et pouvoir aider les parents qui n&rsquo;en peuvent plus de souffrir; vieillissant plus vite que le temps parce qu&rsquo;ils sont priv&eacute;s de tout. De nombreux jeunes cherchent l&rsquo;occasion &agrave; saisir pour partir et pouvoir les rendre heureux.

Beaucoup sont partis comme &ccedil;a, juste avec quelques affaires ou avec rien du tout. Lorsque l&rsquo;occasion s&rsquo;est pr&eacute;sent&eacute;e, ils sont partis comme on fuit un danger, sans aucune pr&eacute;paration. Ils se sont jet&eacute;s dans l&rsquo;aventure avec pour seul bagage l&rsquo;espoir. C&rsquo;&eacute;tait le cas de Philippe dont on avait longtemps parl&eacute; chez nous. Et on en parle s&ucirc;rement encore. Non seulement c&rsquo;&eacute;tait un ph&eacute;nom&egrave;ne ce gars, mais l&rsquo;histoire de son voyage &eacute;tait et demeure l&rsquo;une des plus surprenantes. S&ucirc;rement parce qu&rsquo;il &eacute;tait le premier dans le quartier &agrave; se lancer dans une telle aventure. Personne avant lui n&rsquo;avait os&eacute; partir comme &ccedil;a, sans avoir pr&eacute;par&eacute; le voyage, sans &ecirc;tre s&ucirc;r qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;arriv&eacute;e il y aurait quelqu&rsquo;un pour l&rsquo;accueillir. L&rsquo;aventure faisait vraiment peur. C&rsquo;&eacute;tait comme &ccedil;a chez nous, je vous assure.

Philippe &eacute;tait vraiment un ph&eacute;nom&egrave;ne. Un de ces hommes qui font des choses qui vous &eacute;tonnent ou vous &eacute;nervent, mais qui les font quand m&ecirc;me, comme pour se moquer du monde. Philippe &eacute;tait comme &ccedil;a ; il &eacute;nervait tout le monde. Il passait tous les jours avec sa mobylette, une Motob&eacute;cane surann&eacute;e de son p&egrave;re qu&rsquo;il avait remise sur les roues, mais qui avait du mal &agrave; se remettre de son &eacute;tat de vieille machine abandonn&eacute;e &agrave; la fourri&egrave;re pendant de nombreuses ann&eacute;es. Il l&rsquo;avait r&eacute;cup&eacute;r&eacute;e avec douze mille francs CFA, une sacr&eacute;e somme que son p&egrave;re n&rsquo;avait pas pu rassembler avant de partir s&rsquo;installer au village, fatigu&eacute; de la vie dans la capitale. Le gars Philippe passait et repassait plusieurs fois par jour sur ce vieil engin crachant d&rsquo;&eacute;paisses fum&eacute;es qui empestaient les rues apr&egrave;s son passage. Il nous lan&ccedil;ait en passant : &laquo;Hol&eacute; les amis, la vie est belle?&raquo; C&rsquo;est comme &ccedil;a qu&rsquo;il criait chaque fois qu&rsquo;il croisait ou d&eacute;passait ceux qu&rsquo;il connaissait. Il connaissait d&rsquo;ailleurs tout le monde. Et il ne r&eacute;agissait pas quand on criait derri&egrave;re lui : &laquo;va te faire voir ailleurs avec cette pourriture de mobylette, esp&egrave;ce de &hellip; !&raquo; Il s&rsquo;en fichait ; ou ne les entendait m&ecirc;me pas, ces insultes couvertes par les vrombissements assourdissants de cette vieille Motob&eacute;cane ressuscit&eacute;e qui peinait &agrave; tenir le coup.

Il &eacute;tait sans emploi et se d&eacute;brouillait comme la plupart des jeunes. Il allait tous les jours au port pour tenter de trouver un job ou de petites bricoles &agrave; faire pour gagner de quoi payer &agrave; manger et l&rsquo;essence pour cette antiquit&eacute; qui roulait &agrave; trente &agrave; l&rsquo;heure et fumait comme un train &agrave; vapeur.

Puis, on ne le voyait plus. Le bruit courait que le gars Philippe aurait trouv&eacute; un emploi dans un bateau. Il serait parti en mer pour six mois et reviendrait avec toute l&rsquo;&eacute;conomie de son salaire, puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune d&eacute;pense &agrave; faire sur un bateau. Ils sont nourris, log&eacute;s ; il suffit de trouver un endroit s&ucirc;r pour planquer son argent.

Comment avait-il fait pour d&eacute;nicher ce job de luxe? Nous &eacute;tions tous intrigu&eacute;s par son histoire.

Le gars Philippe n&rsquo;est jamais revenu. On racontait qu&rsquo;il aurait r&eacute;ussi &agrave; entrer en Espagne pour y travailler. Lui qui ne connaissait personne dans ce pays, aurait trouv&eacute; du travail dans les champs pour la cueillette des tomates. Et son salaire mensuel pourrait nourrir beaucoup de personnes au pays pendant trois mois.

C&rsquo;est ainsi que travailler sur un bateau &eacute;tait devenu le r&ecirc;ve des jeunes qui hantaient le port. Ils &eacute;taient excit&eacute;s quand les bateaux accostaient. Et lorsqu&rsquo;ils s&rsquo;en allaient &agrave; travers les flots, ils les regardaient partir les yeux embu&eacute;s de larme, tristes de ne pas avoir trouv&eacute; l&rsquo;occasion de monter &agrave; bord.

Beaucoup sont partis apr&egrave;s le gars Philippe. Ils sont partis par diff&eacute;rents moyens, pour aller chercher quelque chose de mieux que ce que nous avons l&agrave;-bas. Qu&rsquo;avons-nous d&rsquo;ailleurs l&agrave;-bas? Pas autre chose que l&rsquo;attente et le r&ecirc;ve. La r&eacute;signation aussi parfois. La d&eacute;mocratie tant attendue, impos&eacute;e par le sommet de la Baule et lanc&eacute;e par des conf&eacute;rences nationales un peu partout, n&rsquo;arrive pas &agrave; nous am&eacute;liorer la vie. On vit toujours dans l&rsquo;attente de jours meilleurs; une attente interminable qui fait ralentir la vie pour les plus jeunes et pr&eacute;cipiter les plus &acirc;g&eacute;s vers la fin. Il faut le vivre pour comprendre ce que disait le po&egrave;te Rilke : l&rsquo;attente c&rsquo;est la vie au ralenti, c&rsquo;est le coeur &agrave; rebours, c&rsquo;est une esp&eacute;rance et demie ; &hellip; c&rsquo;est le train qui s&rsquo;arr&ecirc;te en plein chemin, sans nulle station &hellip; et on entend le grillon ; on contemple en vain.

Lorsque l&rsquo;attente devient insupportable, lorsque vous ne trouvez aucun moyen de vous en sortir que de franchir le mur de l&rsquo;aventure, vous n&rsquo;avez pas d&rsquo;autres choix que de l&rsquo;enfoncer.

C&rsquo;est l&rsquo;espoir de partir ailleurs qui fait tenir le coup, parce qu&rsquo;on n&rsquo;attend plus rien de la nature et des responsables politiques. Et la r&eacute;signation l&rsquo;emporte parfois, lorsque, apr&egrave;s avoir fait tous les efforts, on n&rsquo;arrive pas &agrave; percevoir le bout du tunnel.

Chez nous, le seul qui n&rsquo;encourageait personne &agrave; partir et qui disait que ces voyages ne sont pas une solution et qu&rsquo;il faut se battre pour s&rsquo;en sortir et non fuir vers ces pays du nord o&ugrave; rien n&rsquo;est s&ucirc;r, le seul qui disait ces choses qui rentraient d&rsquo;une oreille et sortaient de l&rsquo;autre, c&rsquo;&eacute;tait Klaus, le vieil Allemand. Celui qui m&#39;avait appris quelques expressions en allemand ; qui vivait non loin de l&rsquo;oc&eacute;an, dans une maison &agrave; la fa&ccedil;ade d&eacute;cr&eacute;pie. Cet Allemand qui allait lui-m&ecirc;me chercher de l&rsquo;eau &agrave; la fontaine publique parce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas les moyens d&rsquo;engager une bonne comme tous les blancs de chez nous. Il se d&eacute;brouillait avec son corps fatigu&eacute; et vivait comme un des n&ocirc;tres, comme un vieil homme qui n&rsquo;avait pas de famille.

Il nous arrivait de lui demander pourquoi il ne rentrait pas chez lui en Allemagne. Et il r&eacute;pondait toujours qu&rsquo;il avait choisi de vivre chez nous parce qu&rsquo;il n&rsquo;aimait pas la vie en Europe ; une vie trop mat&eacute;rialiste, trop stressante, loin de sa philosophie. Trop mat&eacute;rialiste et trop stressante? Que voulait-il dire exactement? On ne comprenait pas vraiment. Ce qu&rsquo;il appelait sa philosophie, c&rsquo;&eacute;tait de vivre simplement avec la nature. Il n&rsquo;aimait pas cette vie europ&eacute;enne qui lui faisait p&eacute;ter les plombs, disait-il. Et il faisait l&rsquo;&eacute;loge de la vie calme et tranquille de chez nous, de cette nature agr&eacute;able dont il aimait respirer avec d&eacute;lices l&rsquo;odeur apaisante du matin, loin de la pollution, du stress et de l&rsquo;esprit capitaliste. Loin de ces gens qui n&rsquo;ont plus le temps pour une vie simple et qui ne savent plus appr&eacute;cier les petites merveilles de la nature. Il disait que ce n&rsquo;est pas tr&egrave;s agr&eacute;able la vie en Allemagne parce qu&rsquo;on court tout le temps. C&#39;est donc &agrave; la recherche d&#39;une vie simple et tranquille qu&#39;il est venu vivre &agrave; Lom&eacute;, dans ce d&eacute;nuement qui nous faisait de la peine pour lui qui a pourtant la chance d&rsquo;&ecirc;tre n&eacute; dans un pays riche. Mais il aimait cette vie, il &eacute;tait heureux malgr&eacute; tout. Et quelques filles du quartier allaient de temps en temps lui porter ses courses et lui pr&eacute;parer des plats de chez nous, avec moins de piments bien s&ucirc;r, parce qu&rsquo;il leur disait : &laquo; pas trop de piments, pas trop de piments dans la sauce, je ne suis pas habitu&eacute;.&raquo; Et le jour o&ugrave; elles avaient la main lourde et qu&rsquo;elles en mettaient un peu plus que d&rsquo;habitude, on le voyait la bouche ouverte pendant des heures.

Klaus n&rsquo;&eacute;tait pas de grande taille, contrairement &agrave; ce que disait mon grand-p&egrave;re des Allemands. Il disait, mon grand-p&egrave;re, que tous les allemands &eacute;taient de grande taille. Et il aimait les appeler &laquo;Allemands plus solides que le fer&raquo;, non seulement pour leur physique mais surtout pour leurs constructions d&rsquo;une solidit&eacute; impressionnante. Et il nous parlait de leurs r&eacute;alisations depuis le d&eacute;but de la colonisation, depuis ces ann&eacute;es 1880 o&ugrave; ils d&eacute;barqu&egrave;rent chez nous avec leur chef Nachtigal. Ils &eacute;taient l&agrave; pour &laquo;civiliser nos a&iuml;eux&raquo; et leur montrer comment construire des b&acirc;timents en blocs de pierre et des routes en asphalte. Ces routes qui leur facilitaient surtout le transport des mati&egrave;res premi&egrave;res vers la c&ocirc;te pour les envoyer loin, par l&rsquo;oc&eacute;an, vers l&rsquo;Europe. Ils avaient aussi construit le wharf dont on voit toujours des vestiges &agrave; Lom&eacute;. Le wharf, c&rsquo;est le moyen qu&rsquo;ils avaient trouv&eacute; pour charger et d&eacute;charger les bateaux avant la construction du port. Ils savaient tout faire, les Allemands, disait mon grand-p&egrave;re. Il les aimait bien ces &laquo; Allemands plus solides que le fer &raquo;.

Des routes et des b&acirc;timents, ils en avaient vraiment construits, de tr&egrave;s solides, qui r&eacute;sistent encore &agrave; toute sorte d&rsquo;intemp&eacute;ries. Et lorsqu&rsquo;il devient n&eacute;cessaire de d&eacute;truire ces vieilles routes allemandes pour en construire de nouvelles plus larges, il faut plus que quelques coups de marteaux-piqueurs. Il faut des bulldozers et mobiliser des moyens assez importants pour casser l&rsquo;asphalte et arracher le b&eacute;ton de la terre. C&rsquo;est comme &ccedil;a qu&rsquo;ils sont les Allemands dans toutes leurs constructions, &laquo;plus solides que le fer&raquo;.

Et Klaus qui n&rsquo;&eacute;tait pas de grande taille et n&rsquo;avait jamais construit de route, lui qui voyait sa maison s&rsquo;&eacute;tioler sans r&eacute;agir parce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas les moyens, on l&rsquo;appelait aussi &laquo;Allemand plus solide que le fer&raquo; parce que c&#39;&eacute;tait un Allemand malgr&eacute; tout. Il avait cette d&eacute;marche imposante comme celle d&rsquo;un g&eacute;ant, portant toujours fi&egrave;rement sa t&ecirc;te, m&ecirc;me quand la maladie et la fatigue lui vo&ucirc;taient le dos. Il marchait avec cette allure de gaillard, comme tous les &laquo;Allemands plus solides que le fer&raquo;, parce que c&rsquo;&eacute;tait un allemand malgr&eacute; tout, m&ecirc;me s&rsquo;il vivait chez nous. Et on l&rsquo;aimait aussi. On l&rsquo;aimait c&rsquo;est s&ucirc;r, parce qu&rsquo;il m&rsquo;arrive encore de penser &agrave; lui, l&rsquo;&laquo;Allemand plus solide que le fer&raquo;.

&hellip;

Et sur la plage de Lom&eacute;, il faut voir comment le vieux wharf allemand s&eacute;duit encore la population et les touristes curieux de voir et de photographier ces vestiges d&rsquo;un autre temps, cette jet&eacute;e rouill&eacute;e abandonn&eacute;e aux vagues incisives de l&#39;oc&eacute;an qui la rongent inexorablement. En voyant ces vieilles constructions allemandes qui r&eacute;sistent toujours &agrave; l&rsquo;usure du temps ayant eu raison des r&eacute;alisations fran&ccedil;aises d&rsquo;apr&egrave;s-guerre ; et en suivant de pr&egrave;s la politique fran&ccedil;aise en Afrique, on regrette parfois que le pays soit pass&eacute; sous tutelle fran&ccedil;aise. Certains sont vraiment nostalgiques de la p&eacute;riode allemande. Ils pensent que le sort du pays serait meilleur avec les Allemands, surtout lorsqu&rsquo;ils sont d&eacute;&ccedil;us de la politique fran&ccedil;aise jug&eacute;e ambivalente et hypocrite. C&rsquo;est difficile de comprendre cette nostalgie quand on sait que toute colonisation est faite pour servir avant tout l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t du colonisateur. Et ce fut &eacute;videmment le cas des Allemands aussi lorsqu&rsquo;ils colonisaient le pays. Ils n&rsquo;&eacute;taient pas de gentils protecteurs qui dorlotaient le peuple. Loin de l&agrave;. La m&eacute;moire collective fait toujours ressortir les travaux forc&eacute;s sous l&rsquo;&eacute;poque allemande, ainsi que les ch&acirc;timents corporels, ces coups de fouet dont le dernier tr&egrave;s appuy&eacute; &eacute;tait d&eacute;di&eacute; au Kaiser sous le cri de &laquo;Ein f&uuml;r Kaiser !&raquo; Et l&rsquo;expression est rest&eacute;e dans le langage populaire. Mais lorsqu&rsquo;on est d&eacute;&ccedil;u par la politique de la France, lorsqu&rsquo;on est amer contre la Fran&ccedil;afrique, on regrette d&#39;&ecirc;tre pass&eacute; sous tutelle fran&ccedil;aise.

Les gens ont cette nostalgie des Allemands parce qu&rsquo;ils ne jouent pas double jeu, dit-on. Ils sont per&ccedil;us plus rigoureux et plus francs dans leurs relations avec nos gouvernements. La r&eacute;alit&eacute; est peut-&ecirc;tre diff&eacute;rente, je n&rsquo;en sais rien. Mais c&rsquo;est difficile de trouver des arguments pour emp&ecirc;cher ces hommes et ces femmes de pr&eacute;f&eacute;rer l&rsquo;Allemagne &agrave; la France. Cependant, le sort du peuple aurait-il vraiment &eacute;t&eacute; meilleur si la premi&egrave;re guerre mondiale n&rsquo;avait pas mis fin &agrave; la colonisation allemande? Imagine-t-on un pays, un tout petit pays comme le Togo, peupl&eacute; de noirs, sous colonisation allemande au temps d&rsquo;Hitler? Quel sort aurait connu nos grands-parents sous la main puissante du F&uuml;hrer dont on conna&icirc;t la cruaut&eacute; envers les races jug&eacute;es inf&eacute;rieures? Peut-&ecirc;tre un exode massif vers les territoires sous domination anglaise ou fran&ccedil;aise, s&rsquo;il leur laissait une porte de sortie. Fuir aurait &eacute;t&eacute; la seule solution pour survivre. Lorsqu&rsquo;on se sent menac&eacute; de mort, de torture, ou de faim, quelle autre solution pourrait-on avoir que de fuir pour sauver sa peau, ou partir vers l&agrave; o&ugrave; la vie serait meilleure. Je n&rsquo;ai donc rien invent&eacute; en quittant mon pays pour chercher une autre vie. J&rsquo;ai moins honte quand j&rsquo;y pense du coup, m&ecirc;me si parfois je me sens consid&eacute;r&eacute; moins qu&rsquo;un humain dans cette situation jug&eacute;e irr&eacute;guli&egrave;re.

Si jamais ils t&rsquo;arr&ecirc;tent, parle-leur du wharf allemand, roman, 210 p., en librairie d&egrave;s le 02 Octobre 2013.

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