Interview: Rached Ghannouchi et l’avenir politique de la Tunisie

Le président du Parlement tunisien Rached Ghannouchi a regretté jeudi dernier dans un entretien avec l’AFP, le manque de dialogue avec la présidence, trois jours après la prise de pouvoir du président Kais Saied. 

Le président du Parlement tunisien et chef de file du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi, dans son bureau à Tunis le 29 juillet 2021.

M. Ghannouchi, également chef de file du parti d’inspiration islamiste Ennahdha, a averti qu’à défaut d’accord sur la formation d’un gouvernement et la réouverture du Parlement, « nous inviterons le peuple tunisien à défendre sa démocratie ».

Q: Vous avez appelé au dialogue. Où en est-on?

R: Il n’y a pas de dialogue aujourd’hui avec le président de la République ni avec ses conseillers. Mais nous pensons qu’il faut qu’il y ait un dialogue national. Nous tenons à utiliser tous les moyens pacifiques, le dialogue, les négociations, la pression de la rue, la pression des organisations, des penseurs, la pression intérieure et extérieure, pour faire revenir la démocratie.

Q: Vous avez évoqué des élections législatives anticipées, que seriez-vous prêts à négocier?

R: Nous sommes prêts à toutes les concessions pour que la démocratie revienne en Tunisie. En 2013 (après des blocages dans l’Assemblée constituante et deux assassinats d’opposants de gauche par des extrémistes qui ont plongé le pays dans une profonde crise, NDLR), nous avons quitté le pouvoir totalement pour que la Tunisie puisse avoir une Constitution.

La Constitution tunisienne est plus importante que notre maintien au pouvoir. Nous sommes toujours prêts à toutes les concessions dans le cadre d’un retour à la démocratie, et non d’une imposition de la dictature et d’un coup d’Etat.

Q: Certains de vos partisans appellent les bailleurs à suspendre les aides à la Tunisie pour faire pression sur Kais Saied. Est-ce que la solution pour la Tunisie se trouve à l’étranger?

R: Nous n’appelons pas à affamer le peuple tunisien. Nous tenons aux intérêts de l’Etat tunisien, du peuple tunisien, et cela ne dépend pas de qui est au pouvoir.

Q: Est-ce que Ennahdha ne paie pas ses erreurs, ses alliances avec des hommes politiques poursuivis pour corruption, ses réticences à mettre en place la Cour constitutionnelle dans les délais? 

Q: Il y a des tentatives de tenir Ennahdha responsable de tous les éléments négatifs des dix dernières années. Mais pendant ces dix ans, il n’y a pas eu que du négatif. Il y a eu des éléments positifs: la Tunisie est restée, dans un contexte régional dictatorial, une exception qui a conservé sa liberté. Il y a eu des erreurs dans les domaines économique et social, et Ennahdha porte une partie de la responsabilité, qui correspond à la part de pouvoir qu’elle détenait.

Les partis au Parlement ont fait l’erreur de ne pas réussir à mettre en place de Cour constitutionnelle qui aurait été un arbitre entre les pouvoirs. Le président Saied a utilisé l’absence de Cour constitutionnelle pour monopoliser l’interprétation de la Constitution et devenir lui-même la Cour constitutionnelle, et cela est une erreur dont nous portons une partie de la responsabilité.

Q: Comment voyez vous la suite?

R: Il ne faut pas arriver aux 30 jours souhaités par le président (délai maximal des mesures exceptionnelles selon l’article 80 de la Constitution tunisienne, NDLR). Il faut que cela soit la limite maximale à la suspension des institutions et de la Constitution, et que pendant cette période il y ait des discussions entre le président et les partis politiques pour se mettre d’accord sur un Premier ministre, sur un gouvernement et sur la présentation de ce gouvernement devant le Parlement avant la fin du mois.

Q: Appelez-vous vos partisans à la mobilisation?

R: Depuis le début, nous avons appelé le peuple à combattre le coup d’Etat par tous les moyens pacifiques, et cette résistance va continuer avec des moyens pacifiques, pas seulement d’Ennahdha, mais de tous ceux qui tiennent à la Constitution et à la révolution.

Bien sûr, s’il n’y avait pas d’accord sur le retour du Parlement, sur la formation d’un gouvernement et sa présentation au Parlement, la rue tunisienne se mettra en marche sans aucun doute et nous inviterons le peuple tunisien à défendre sa démocratie. Il (M. Saied) a mis des verrous sur le Parlement, un char à sa porte, c’est une erreur très sérieuse, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le président du Parlement tunisien et chef de file du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi, dans son bureau à Tunis le 29 juillet 2021.

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