Tunisie : fin de partie pour Elyes Fakhfakh, le Premier ministre pris en flagrant délit de conflit d’intérêt

TUNIS (© 2020 Afriquinfos)- Il ne sera donc resté à son poste qu’un peu plus de quatre mois. Investi par le Parlement le 27 février au terme d’un laborieux processus politique, Elyes Fakhfakh, le chef du gouvernement tunisien, a remis officiellement sa démission au président Kaïs Saïed, dans l’après-midi du mercredi 15 juillet. Cet ingénieur de 48 ans, désigné contre attente alors que son parti, Ettakatol, avait obtenu zéro siège au Parlement, tombe, victime de ses turpitudes et de l’hostilité du parti islamiste Ennahdha.

Sa nomination en tant que chef de l’exécutif constituait déjà une anomalie. Ancien ministre des Finances de la troïka dominée par les islamistes (2012-2014), Elyès Fakhfakh s’était présenté aux élections présidentielles du 15 septembre 2019 et avait obtenu moins de 1% des voix. Son parti, Ettakatol, n’avait pas remporté de siège aux législatives du 6 octobre. Le parti islamiste Ennahdha, arrivé en tête avec 54 sièges sur 217, avait proposé un quasi-inconnu, Habib Jomli, au poste de Premier ministre. Mais Jomli avait échoué à obtenir les 109 voix nécessaires au Parlement, début janvier. Le président Saïed avait alors repris la main, et surpris son monde en proposant la candidature de Fakhfakh, le 20 janvier 2020. Celui-ci avait dû s’y reprendre à deux fois pour constituer son gouvernement, avalisé le 27 février. Sa coalition hétéroclite, dominée par les islamistes, était fragile. La crise du Coronavirus lui a offert un sursis. La Tunisie est l’un des rares pays d’Afrique à avoir réussi à juguler l’épidémie (1200 contaminations, 50 décès).

Tiraillements politiques entre le président et le président du Parlement

Dès la levée du confinement, en mai, les tiraillements politiques ont repris leurs droits. Les rapports entre Ennahdha, le chef du gouvernement et le président de la République se dégradent. Plusieurs formations membres de la coalition gouvernementale, dont Tahya Tounes et Echaab, soutiennent une motion humiliante condamnant les empiètements diplomatiques du président islamiste du Parlement, Rached Ghannouchi, dans la crise libyenne. La diplomatie est en théorie le domaine réservé du chef de l’État. Répondant du tac au tac, les islamistes demandent alors à Fakhfakh de se séparer des partis « rebelles » et d’intégrer Qalb Tounes, la formation de l’homme d’affaires Nabil Karoui (27 sièges). Peu désireux d’être ainsi mis sous tutelle, Fakhfakh se cabre et refuse net.

Quelques jours plus tard, le chef du gouvernement est rattrapé par une affaire de conflit d’intérêts, le scandale Serpol. Fakhfakh, qui avait travaillé pour la filiale tunisienne du groupe espagnol SERPOL (spécialisé dans la dépollution et le traitement des déchets), avait omis de déclarer qu’il était actionnaire à hauteur de 20% de cette filiale. La filiale en question venait de soumissionner à un appel d’offres public, pour un marché de 44 millions de dinars. Appel d’offres qu’elle avait finalement remporté en avril 2020, alors que Fakhfakh était devenu Premier ministre. Des investigations supplémentaires montrent d’autres omissions très maladroites émanant du chef du gouvernement. Fragilisé et mal conseillé, Fakhfakh nie l’évidence avec une certaine arrogance. Les appels à sa démission se multiplient.

Il ne fait presque aucun doute que la révélation du conflit d’intérêts est une manœuvre téléguidée par les islamistes, experts en manipulation. Ceux-ci espéraient affaiblir le Premier ministre pour l’obliger à accepter l’entrée de Qalb Tounes dans le gouvernement, et casser son alliance le président. Face aux refus répétés de Fakhfakh, les islamistes décident finalement, dimanche 12 juillet, de lui retirer leur confiance.

Partie de poker menteur

Pris à la gorge, le chef du gouvernement en sursis tente alors un coup de poker assez présomptueux en annonçant qu’il va remanier son gouvernement pour en exclure les islamistes. Le président Kaïs Saïed, de son côté, fait savoir qu’il n’envisage pas de changer de Premier ministre. Mercredi 15 juillet, Ennahdha passe de la parole aux actes, en déposant une demande de motion de censure assortie de 105 signatures (bien au-delà du seuil de 73 signatures requises). Comprenant que la partie est perdue, le président Kaïs Saïed se résout alors à demander la démission du Premier ministre. Ce sacrifice lui permet de gagner du temps et de torpiller la motion de censure d’Ennahdha. Le chef de l’État se met ainsi en position de proposer un remplaçant à Fakhfakh. Si la motion de censure était passée, le Parlement, dominé par les islamistes, aurait proposé directement au vote le nom du successeur de Fakhfakh, consacrant ainsi la marginalisation définitive du président.

La partie de poker politique qui paralyse la Tunisie depuis les élections de 2019 va donc continuer pendant encore quelques semaines. Si, comme on peut le craindre, aucun accord n’est trouvé entre le président et le Parlement, une dissolution paraît inévitable. Avec tous les risques qu’un tel scénario comporte, pour l’ensemble des protagonistes, alors que le pays, étranglé par sa dette extérieure, est aux prises avec sa plus grave crise économique depuis l’indépendance, en 1956…

 

K.A.N

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