Les savoirs des communautés rurales d’Afrique de l’Est, ressource négligée pour l’adaptation climatique

Afriquinfos Editeur
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Un éleveur du peuple nomade des Afars conduit son troupeau de bovins locaux dans le lit d'une rivière presque asséchée, à la recherche d'eau (DR, The Conversation)

Djibouti (© 2026 The Conversation )- Confrontée à la multiplication des chocs climatiques, l’Afrique de l’Est a fait de l’adaptation climatique un enjeu prioritaire des politiques publiques nationales et régionales. Toutefois, ces dernières s’appuient encore largement sur des valeurs seuil et des données de référence non spécifiques aux zones sèches. Pour construire des repères réellement utiles à l’échelle locale, les observations accumulées par les communautés rurales doivent être reconnues comme une source de données indispensable.

La dernière décennie a confirmé l’aggravation des contraintes agro-climatiques en Afrique de l’Est. Dans la Corne de l’Afrique élargie, plus de 58,4 millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire au début de 2024. Par ailleurs, certaines zones ont connu en 2025 des déficits pluviométriques majeurs, avec parfois moins de 30 % des précipitations habituelles pendant la saison des pluies d’octobre à décembre.

À l’échelle du continent, l’Afrique se réchauffe à un rythme d’environ +0,3 °C par décennie depuis 1991, soit légèrement plus vite que la moyenne mondiale.

Face à ces évolutions, l’adaptation climatique s’est imposée comme une priorité stratégique pour les pouvoirs publics. Mais encore faut-il disposer de références pertinentes pour décider ce qu’il faudrait restaurer.

Nos travaux sur le lien entre sol et changement climatique en Afrique de l’Est montrent que ces références peuvent émerger des savoirs accumulés au fil du temps par les communautés rurales en interaction répétée avec leurs milieux.

La littérature scientifique anglophone désigne ces connaissances par l’expression local ecological knowledge. L’anthropologue canadien Fikret Berkes en a donné une formulation de référence, définissant ces savoirs comme des observations accumulées à partir d’interactions répétées avec un milieu.

Ce qui leur donne une valeur scientifique ne tient pas à leur seule ancienneté, mais à leur capacité à être géoréférencées, recoupées entre groupes d’usagers et confrontées aux mesures instrumentales. Tandis qu’un témoignage isolé demeure un récit, la convergence d’observations situées sur un même lieu, combinée à des données pédologiques, devient une information robuste pour l’analyse et la décision. D’autres travaux récents illustrent la fécondité d’une telle articulation entre savoirs locaux et adaptation climatique.

L’adaptation institutionnalisée, mais sans repères locaux

Le déficit de repères locaux tient à plusieurs facteurs. Lorsque les pays cherchent à établir leurs propres références, ils se heurtent à une difficulté majeure : l’absence d’archives instrumentales continues. Les rares stations de suivis pédologiques ou hydrologiques ont souvent été interrompues par les crises politiques, budgétaires ou institutionnelles. Or, sans profondeur historique, une mesure ponctuelle de salinité ou de carbone organique reste insuffisante pour guider une décision de gestion.

Un sol peut être fortement salé aujourd’hui sans que l’on puisse dire si cette dégradation est récente, progressive ou ancienne. Une mesure ponctuelle, en l’absence de trajectoire, ne saurait servir de base solide aux actions de gestion durable des terres. C’est dans ce vide d’information historique que se déploient pourtant les politiques d’adaptation.

Plusieurs cadres internationaux et régionaux placent désormais l’adaptation au cœur des stratégies publiques de résilience, des contributions déterminées au niveau national à la Grande muraille verte, dont l’ambition est de restaurer 100 millions d’hectares d’ici 2030, de séquestrer ainsi 250 millions de tonnes de carbone et de créer jusqu’à 10 millions d’emplois.

Cette ambition technique s’accompagne d’une seconde dynamique. À la suite de l’Accord de Paris (2015), et notamment depuis la COP27 de Charm el-Cheikh (2022), les savoirs autochtones et locaux sont davantage reconnus comme des ressources utiles à l’adaptation. La Convention sur la diversité biologique et celle sur la désertification ont d’ailleurs mis en place en 2024 des Caucus représentant les Peuples autochtones et les Communautés locales.

La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES et le programme de l’Unesco accompagnent cette dynamique en outillant les chercheurs et les décideurs pour mobiliser ces savoirs.

Les communautés rurales, mémoire des paysages

C’est précisément là que les savoirs locaux deviennent décisifs. À Grand Bara, vaste cuvette endoréique du sud de Djibouti, les éleveurs se souviennent de dépressions où, une génération plus tôt, le bétail trouvait encore une herbe coriace après la saison des pluies. Ces mêmes sites présentent aujourd’hui des surfaces encroûtées, salées et stériles, compactées en profondeur. Une station de suivi pédologique a été installée sur le site en 2024.

Elle enregistre fidèlement les paramètres actuels des sols (salinité, compaction, matière organique), mais elle ne permet pas de dire si le basculement s’est produit en cinq, quinze ou quarante ans. Mais la chronologie qui manque à l’instrument se trouve, elle, dans la mémoire des communautés restées en interaction avec leurs milieux, recoupée entre voisins et ancrée dans des lieux précis.

Cette mémoire s’inscrit dans une chaîne d’observations transmises de génération en génération, vérifiable par le recoupement entre voisins, par la confrontation à d’autres trajectoires de paysages et par la mise en relation avec les mesures instrumentales contemporaines. Là où une station de suivi documente un état présent à haute résolution, la mémoire des éleveurs documente, elle, un changement de trajectoire à basse résolution mais sur le temps long. L’une et l’autre cartographient des dimensions complémentaires du même milieu.

Construire l’adaptation depuis les territoires locaux

Les valeurs seuils mobilisées par les politiques d’adaptation pour évaluer l’état des ressources (sols, eau ou couvert végétal) restent, dans leur grande majorité, calibrées dans des contextes humides ou tempérés. Appliquées à des sols argileux gonflants éthiopiens, à des sols volcaniques tanzaniens ou à des sols calcaires djiboutiens, elles produisent fréquemment des indicateurs mal ajustés aux réalités écologiques locales.

C’est pour répondre à cette inadéquation que le réseau des Zones d’adaptation prioritaire et d’innovation (ZAPI) a été construit, comme dispositif de recherche participatif dédié aux socio-écosystèmes les plus fragilisés.

Ce réseau rassemble depuis 2024 quatre plateformes installées sur des sites contrastés, dans le cadre du programme Alliance doctorale pour l’adaptation au changement climatique (ADAC) : la cuvette hyperaride de Grand Bara à Djibouti, les parcours semi-arides d’Amboseli au Kenya, les paysages cultivés de Genale Dawa en Éthiopie et les montagnes humides de Rungwe en Tanzanie. L’objectif est de comparer comment se construisent localement les références d’adaptation dans des contextes écologiques et sociaux très différents.

Sur chaque site, le protocole débute par une phase participative de collecte de données. Depuis 2024, plus d’une centaine d’entretiens semi-directifs ont été conduits sur les quatre plateformes auprès d’agriculteurs, d’éleveurs et de communautés riveraines, qui décrivent les changements qu’ils ont eux-mêmes observés au cours de leur existence dans le sol et le couvert végétal.

Les femmes, qui assurent souvent la collecte de l’eau et la garde des troupeaux laitiers, sont entendues séparément. Leur connaissance des points d’eau et des parcours fourragers complète celle des hommes et échappe largement aux relevés instrumentaux.

Les récits sont géoréférencés, croisés entre groupes, puis confrontés aux échantillons prélevés en parallèle. Lorsque les interprétations divergent, le désaccord lui-même devient un objet d’enquête : c’est de cette confrontation qu’émerge une référence locale, négociée et documentée.

C’est aussi elle qui permet de fixer un seuil de gestion partagé, par exemple une baisse de la couverture du sol de 30 à 50 %, au-delà duquel une alerte est déclenchée et les pratiques adaptées. Instrument et mémoire se renforcent mutuellement : l’un mesure un état, l’autre en fournit la trajectoire.

L’adaptation passe aussi par la souveraineté du savoir

Le Forum international pour l’adaptation climatique, organisé à Djibouti en janvier 2026, a réaffirmé un principe essentiel : pour les pays les plus exposés aux chocs climatiques et les moins responsables des émissions, il n’y a pas d’adaptation durable sans souveraineté du savoir.

Cette souveraineté ne se joue pas seulement dans les conférences internationales ou les documents stratégiques. Elle se construit aussi dans des territoires comme le Grand Bara, où les éleveurs détiennent une mémoire de leurs milieux et de leurs ressources, qui vient compléter et donner sens aux dispositifs scientifiques de mesure. Reconnaître cette chronologie comme une source de données indispensable n’est pas une concession aux savoirs locaux : c’est la condition pour rendre les politiques d’adaptation réellement utiles à celles et ceux qui les vivent.

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