RDC & Mondial 2026: Les Léopards, butin de guerre politique

Quand Chancel Mbemba et ses coéquipiers ont arraché à la Jamaïque le billet pour le Mondial au bout du suspense, ce n'était pas une performance ordinaire: c'était le retour de la RDC en Coupe du monde pour la première fois depuis 52 ans.

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L'équipe de la RDC célébrant sa qualification pour le Mondial 2026
L'équipe de la RDC célébrant sa qualification pour le Mondial 2026, après 52 ans d'attente (photo, FIFA).

Lubumbashi (© 2026 Afriquinfos)- Quand Chancel Mbemba et ses coéquipiers ont arraché à la Jamaïque le billet pour le Mondial au bout du suspense, ce n’était pas une performance ordinaire: c’était le retour de la RDC en Coupe du monde pour la première fois depuis 52 ans.

Un demi-siècle de déceptions sportives et de promesses non tenues enfin soldé. Une nation entière a pleuré, chanté, sauté. À Kinshasa comme à Lubumbashi, dans les bars de la diaspora à Bruxelles ou à Paris, quelque chose de rare s’est produit: l’unanimité nationale- opposants au régime, membres du Gouvernement, citoyens de toutes tendances, diaspora- tous ont célébré ensemble. C’est précisément cette unanimité qui était si précieuse. Et c’est précisément elle que le pouvoir s’est empressé de saccager !

La fête confisquée

Le dimanche 5 avril, les Léopards sont rentrés à Kinshasa, accompagnés par des milliers de Kinois de l’aéroport jusqu’à l’esplanade du Palais du Peuple. Le spectacle était beau. Puis vinrent les banderoles. Des messages tels que «Fatshi Béton, merci pour la victoire» et «Tout droit tii na 3» ont été affichés sur le lieu des festivités, transformant une cérémonie nationale légitime en meeting de campagne. L’allusion était d’une clarté crépusculaire : ce troisième mandat que la Constitution interdit, ces partisans de l’Union Sacrée venaient d’en planter la lame dans la joie collective.

Deux chants antagonistes ont alors éclaté simultanément dans la foule : «Fatshi tout droit ti na Sénat » face à «Fatshi tout droit tii na 3». En quelques minutes, la liesse sportive révélait les fractures politiques profondes qui traversent le pays. Voilà le résultat de la confiscation : non seulement la fête n’a pas renforcé l’unité, elle l’a fissurée davantage.

Comment s’en étonner ? L’organisation même de la cérémonie  révélait dès le départ la hiérarchie réelle des priorités : non pas la joie collective, non pas les Léopards, mais la mise en scène du président avec les Léopards. En effet les joueurs ont été présentés à Kinshasa le dimanche 5 avril, soit cinq jours après le match du 31 mars — alors que le règlement FIFA impose un retour en club dans les 48 heures suivant la libération pour compétition internationale.

Pourquoi ce délai ? Parce que le président Tshisekedi se trouvait au Qatar. Son agenda de voyage a primé sur les obligations contractuelles de joueurs professionnels, sur leur relation avec leurs employeurs, sur les règles d’une institution internationale.

La générosité sélective du pouvoir

Le Chef de l’État a annoncé l’octroi d’une maison et d’un véhicule à chacun des joueurs, en guise de récompense pour leur exploit et en plus des primes classiques dans ces circonstances. Le geste est  malheureusement considéré comme naturel. On ne discutera pas le mérite des joueurs-il est entier. Mais on est en droit de poser une question : d’où vient cet argent, et comment se justifie-t-il ?

 Le stade des Martyrs est fermé depuis des années. Les clubs locaux périclitent. Aucun joueur issu du championnat national n’a été retenu en sélection. Le bilan est zéro.

Mais ce régime, qui n’a pas su construire un stade, former une génération locale ni structurer un championnat digne de ce nom,  offre aujourd’hui des 4×4 de luxe à des joueurs formés pour l’essentiel à l’étranger, sur des budgets étrangers, dans des académies dont l’État congolais n’est pour rien.

Le Président n’avait pas promis: il avait parié

Félix Tshisekedi l’avait annoncé clairement : «Je leur avais promis qu’en cas de qualification à la Coupe du monde, le pays leur offrirait tout ce que désire leur cœur». Cette formule mérite qu’on s’y arrête. Un chef d’État qui  transforme une politique publique sportive en paris personnels, ne gère pas un État, il transpose dans la sphère publique la logique du mécène. C’est du bonapartisme sportif : donnez-moi la victoire et votre allégeance et vous serez servis.

Comme dans ses habitudes, le chef de l’État a ensuite promis que les Léopards seraient à la Coupe du monde 2030, 2034 et ainsi de suite. Mais sur quelles bases structurelles ? Avec quelles infrastructures ? Quel projet footballistique de long terme ? Ces questions ne trouvent pas de réponse dans les discours du Palais du Peuple, qui préfèrent l’émotion à l’architecture institutionnelle.

Ce que révèle la petitesse

Il y a, dans cette séquence, quelque chose qui dépasse le simple cynisme politique ordinaire. Ce n’est pas une récupération habile – c’est une récupération maladroite, presque enfantine dans son excès. Un pouvoir sûr de sa légitimité n’a pas besoin de coller ses slogans de troisième mandat sur les maillots de ses footballeurs.

Un État qui se gouverne n’a pas besoin d’emprunter à onze hommes la dignité qu’il est incapable de produire par lui-même. La grossièreté du procédé dit tout de l’état de la relation entre le pouvoir et le peuple: un pouvoir qui ne croit plus à sa propre parole, qui sait que ses bilans ne tiennent pas, et qui cherche, dans chaque émotion collective, un carburant de substitution.

Ce qui s’est passé au Palais du Peuple le 5 avril n’est pas une célébration nationale- c’est une confession. La confession d’un régime qui n’a rien à offrir au présent et qui parie, comme il l’a toujours fait, sur le futur et les promesses: 2030, 2034, le troisième mandat, les infrastructures à venir, le championnat qu’on construira. La même grammaire depuis le premier jour, le même report indéfini de l’acte de gouverner.

Et entre les deux: des Toyota Land Cruiser distribuées sur fonds publics à des joueurs professionnels formés à l’étranger, comme si cette prodigalité ostentatoire pouvait tenir lieu de politique sportive, de Stade, de Championnat, de paix à l’Est.

Le peuple congolais, lui, n’est pas dupe. Il a chanté. Il a célébré. Il a acclamé ses Léopards avec une sincérité que nul appareil politique ne peut revendiquer. Et puis, dans la même foule, certains ont renvoyé le président au Sénat plutôt qu’au troisième mandat. La joie populaire contenait, dès le départ, sa propre résistance.

C’est que les peuples, même dans la fête, gardent mémoire. Ils savent distinguer ce qui leur appartient -une victoire arrachée par leurs fils, malgré un système et non grâce à lui- et ce qu’on tente de leur voler.

Les Léopards ont qualifié la RDC. Félix Tshisekedi, lui, n’a qualifié que lui-même -pour l’ingratitude historique d’avoir transformé un moment de grâce en opération de communication. L’histoire retiendra les noms de Mbemba, Tuanzebe, Bakambu… Elle retiendra aussi celui d’un Président qui, face à l’une des rares joies intactes d’un peuple meurtri, n’a su faire qu’une chose: se vautrer dessus.

Afriquinfos