Côte d’Ivoire : le Jardin botanique de Bingerville dénaturé (REPORTAGE)

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ON TUE LE JARDIN

La première image qui frappe le visiteur, c'est l'insalubrité transformée en norme.

En plein cœur du site, un dépotoir a été crée et les odeurs nauséabondes qui se dégagent de la montagne d'immondices repoussent inévitablement les promeneurs qui osent encore s'aventurer dans le Jardin.

Plus grave, certaines espèces de végétaux très prisées sont en voie de disparition tandis que d'autres sont régulièrement agressées.

Pendant les cinq mois de la violente crise post-électorale déclenchée en novembre dernier, de nombreux arbres ont été abattus pour servir de bois de chauffe aux ménages.

"C'est le cas du bambou de Chine réputé pour sa grande combustibilité pour les foyers domestiques", précise un riverain du Jardin.

"Il n'est pas rare aussi de rencontrer des guérisseurs et autres tradi-praticiens (médecins traditionnels) à la recherche de racines végétales pour les traitements de certaines pathologies", ajoute-t-il.

La faune n'échappe pas à l'action destructrice de l'homme.

Les animaux, surtout les antilopes et les agoutis, sont abattus à cause de leur viande et se retrouvent dans les assiettes des Abidjanais friands de gibier.

Pour bon nombre de riverains, le Jardin botanique est devenu un nid de bandits où les visiteurs sont régulièrement victimes d'agression.

"Le Jardin se trouve être un fumoir", déplore son directeur, Mathias N'dri Kouakou, qui révèle a voir surpris même des élèves en pleine consommation de drogue.

"Les parents dont les enfants, filles comme garçons, ne fument que la cigarette devraient remercier Dieu", ironise un ancien élève d'un lycée de Bingerville.

Le Jardin se trouve être également un "hôtel à ciel ouvert" où les couples se livrent en toute indiscrétion à toutes sortes de prouesses sexuelles.

"Avant, les visiteurs attendaient à la nuit tombée pour s'adonner à leurs ébats sexuels, maintenant peu importe l'heure, les couples ne se gênent plus", relève un autre riverain.

Et pourtant, que d'attractions au Jardin botanique.

 

UN JOYAU COLONIAL

Créé sous la colonisation française par le gouverneur Angoulvant, pour sa promenade quotidienne, le Jardin botanique est, pour son directeur Mathias N'dri Kouakou, un "lieu enchanteur et envoûtant" qui peut assurer la promotion du tourisme ivoirien grâce à ces essences exotiques.

En, plus, souligne-t-il, il assure la conservation de la biodiversité, l'éducation environnementale et la recherche scientifique.

Selon M. N'Dri Kouakou Mathias, il y existe des arbres de plus de 100 ans, notamment un palmier à huile.

Dans ce jardin, plusieurs espèces prospèrent malgré le poids des ans.

"Le vanillier, orchidée procurant la vanille, le jasmin, l'ixia, l'opuntia, la bessabunga, le cochléaria, le dahlia, le datura, la hortensia sont autant de richesses", cite avec une pointe de fierté M. N'dri Kouakou.

Le vétiver, plante venue de l'Inde, de la famille des graminées et dont les racines très odorantes préservent des piqures des insectes est aussi "un cadeau de ce site", poursuit-il.

Des arbres couramment appelés "arbres à parfum" à cause de leur bonne odeur et cultivés ailleurs parce que utilisés en parfumerie s'invitent à ce décor.

Les arbres fruitiers, de toutes les espèces, les manguiers, les citronniers, les mandariniers, les pommes à lait et surtout le sapotillier dont le latex est utilisé pour le chewing-gum font office de convoitise des nombreux visiteurs.

Par ailleurs, pour les usages pharmaceutiques, le jardin fait étalage de nombreux atouts avec le niaouli, essence naturelle, et le makoré de plus de 100 ans qui constitue l'une des attractions.

Les palmiers de décoration très prisés au Moyen orient et les bambous de Chine placés dans une architecture paradisiaque permettent aux visiteurs de bénéficier de leur ombre, grâce à des reposoirs installés en dessous.

La faune du Jardin, selon le directeur, se compose essentiellement de gazelles, de civettes, d'antilopes, de serpents, d'agoutis et surtout d'écureuils qui souvent n'hésitent pas à se faufiler entre les jambes des visiteurs, sans compter les espèces d'oiseaux en nombre très élevé.

 

DES LUEURS D'ESPOIR

A la tête d'une petite équipe, le directeur du Jardin est certes inquiet, mais se veut rassurant.

"Un jardin est le prolongement de la demeure", se plait-il à dire déterminé à donner des allures d'Eden à ce joyau colonial.

Régulièrement, il organise des patrouilles pour dissuader les personnes qui viennent y assouvir leurs sales besognes.

Entre autres actions préventives, le directeur cite la fermeture d'enclos aux voitures et le nettoyage des artères du Jardin.

"Le Jardin peut avoir un visage reluisant, rayonnant et des allures d'Eden, si les moyens financiers sont dégagés, accompagnés de la sensibilisation au plan national sur l'importance de l'environnement sur les populations", martèle Mathias N'dri Kouakou.

L'argent reste le nerf de la préservation du Jardin.

Son directeur espère pouvoir compter, hormis un budget de fonctionnement conséquent, sur de bonnes volontés comme l'ex chef de l'Etat ivoirien Henri Konan Bédié, en 1996, et d'autres personnalités qui ont mis en valeur des parcelles du Jardin.

En outre, le Bureau du tourisme du District d'Abidjan se propose, à travers des actions de sensibilisation, d'être une interface entre les populations désireuses de faire de la randonnée ou des balades pour promouvoir le Jardin botanique.